SERVIAM 

Lettre d’informations sur les relations entre l’église conciliaire et le judaïsme.                                                           

Enfin il leur envoya son fils, en disant, ils respecteront mon fils. Mais quand les vignerons virent le fils, ils se dirent entre eux : Voici l’héritier; venez, tuons-le et nous aurons son héritage.(S. Matthieu, Chap. XXI, 37-38)


 Numéro 26                                          Parution irrégulière                                   14 Mars 2010

Les deux multiplications des pains,

figures des juifs et des gentils.

  En ce quatrième dimanche de Carême, l’Église lit l’Évangile de la multiplication des pains.

 Jésus s’en alla ensuite de l’autre côté de la mer de Galilée ou de Tibériade. Et une foule nombreuse le suivait, parce qu’elle voyait les miracles qu’il opérait sur ceux qui étaient malades. Jésus monta sur la montagne, et là, il s’assit avec ses disciples. Or la Pâque, la fête des Juifs était proche. Jésus donc ayant levé les yeux, et voyant qu’une grande foule venait à lui, dit à Philippe : “Où achèterons-nous du pain pour que ces gens aient à manger ?” Il disait cela pour l’éprouver, car lui, il savait ce qu’il devait faire. Philippe lui répondit : “Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un morceau.” Un de ses disciples, André, frère de Simon-Pierre, lui dit : “Il y a ici un jeune homme qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ?” Jésus dit : “Faites les asseoir”. Il y avait beaucoup d’herbe en ce lieu. Ils s’assirent donc, au nombre d’environ cinq mille. Jésus prit les pains, et ayant rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis ; il leur donna de même des deux poissons, autant qu’ils en voulurent. Lorsqu’ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : “Recueillez les morceaux qui restent, afin que rien ne se perde.” Ils les recueillirent, et remplirent douze corbeilles des morceaux qui étaient restés des cinq pains d’orge, après qu’ils eurent mangé. Ces hommes ayant vu le miracle que Jésus avait fait, disaient : “Celui-ci est vraiment le Prophète qui doit venir dans le monde.” Sachant donc qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi, Jésus se retira de nouveau, seul, sur la montagne. (Jn, 6, 1-15)

  Nous soumettons, à nos lecteurs, une homélie du Père Ventura sur ce passage de l’Évangile. Le Père Ventura rapproche les deux fois où Notre Seigneur Jésus-Christ rassasia la foule avec du pain. La première foule se rapportait à l’Ancien Testament, aux juifs, à la synagogue, tandis que la seconde foule se rapportait au Nouveau Testament, aux gentils, à l’Église et ses sept sacrements.

  Alors que Ratzinger-Benoît XVI affirmait dans son récent discours à la synagogue de Rome que « Nombreuses peuvent être les implications qui dérivent de l’héritage commun tiré de la Loi et des Prophètes. Je voudrais en rappeler certaines : tout d’abord, la solidarité qui lie l’Église et le peuple juif “au niveau même de leur identité” spirituelle et qui offre aux chrétiens l’opportunité de promouvoir “un respect renouvelé pour l’interprétation juive de l’Ancien Testament” », le Père Ventura écrivait : « Il est dit, de plus , que ces cinq pains d’orge étaient entre les mains d’un enfant qui les portait sans en manger. Comment ne pas voir, dit encore saint Augustin, dans cette circonstance, la condition des cinq livres mosaïques, qui se trouvaient entre les mains du peuple juif comme des pains dans la main d’un enfant inexpérimenté ? Ce Peuple n’entendait-il pas et ne continue-t-il pas toujours à entendre cette loi divine dans un sens puéril, et ne l’observe t-il pas sans en retirer de profit ? »

  Nous n’en disons pas plus, laissant le lecteur parcourir lui-même l’homélie du Père Ventura, découvrant peut-être pour la première fois l’interprétation traditionnelle de l’Église sur ces deux multiplications des pains par Notre Seigneur, interprétation que rejetterait bien évidemment la secte conciliaire.

  Ajoutons juste, ce que disait le Père Lachat, traducteur du Père Ventura, sur ce dernier :

  Il ne faut pas oublier que le célèbre prédicateur prêchait dans la basilique du Vatican, par conséquent sous les yeux du Vicaire de Jésus-Christ, de l’Église même. Le lecteur a donc déjà compris de quelle autorité sont revêtues les vérités qu’il proclame si éloquemment. Que ces prédicateurs prudents, si réservés, quand il s’agit d’annoncer aux fidèles les privilèges et les gloires de Pierre et de l’Église, ne l’oublient jamais ! Le Père Ventura, dans les discours qui suivent et qui sont peut-être les plus beaux qu’il ait jamais prononcés, nous donne un admirable modèle d’exposition des vérités sur l’Église catholique. Puisse-t-il trouver beaucoup d’imitateurs ! Qu’on nous permette de le dire : l’ignorance de ces vérités occasionnée par une prudence toute humaine, a fait un mal immense. On le verra dans ces discours : les Pères de l’Église n’ont plus été nos modèles ; nous avons cru devoir être plus sage que ces grands savants, sinon en laissant la lumière sous le boisseau, du moins en évitant de la présenter au peuple chrétien dans toute sa clarté, afin de ne pas éblouir des yeux habitués aux ténèbres ! Et la parole de Dieu, devenue la nôtre seulement, a perdu sa divine efficacité pour devenir un airain retentissant, plus ou moins au gré des mondains.

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LA MULTIPLICATION DES PAINS[1]
OU

LE MINISTÈRE DE L’ÉGLISE.

Homélie du Père Ventura,

Tirée du Tome II de l’École des Miracles ou les œuvres de la puissance et de la grâce de Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur du monde

 (Louis-Vivès, Libraire-Éditeur, 1857 – traduit de l’italien par l’abbé Lachat)

Dei enim adjutores sumus. Sic nos existimet homo, ut ministros
Christi et dispensatores mysteriorum Dei. (I Cor. 4.)

Ce n’est point une invention d’ascète ni une pieuse croyance, encore moins une opinion privée, c’est une vérité de foi révélée par l’Esprit-Saint dans saint Paul, que le mariage, pour la propagation et le maintien du genre humain, est chez les fidèles un grand sacrement, un mystère, parce qu’il représente le sacrement ineffable, le profond mystère de soluble union de Jésus-Christ avec l’Église pour propagation et le maintien du peuple chrétien.

De même que Dieu pouvait sans doute, selon la pensée de saint Thomas, créer l’homme de manière à ce qu’il se reproduisît de lui-même ; ainsi Jésus-Christ aurait pu propager et maintenir sa religion parmi les hommes par le moyen des révélations immédiates et par l’action directe de sa grâce. Mais Dieu déclara, dès le principe de la création, qu’il n’était pas bien que l’homme fût seul, et il lui donna la femme pour compagne ; dès-lors il révéla en figure le plan providentiel qu’il devait accomplir au commencement de la rédemption et selon lequel l’homme parfait, l’homme par excellence, Jésus-Christ, ne devait pas non plus rester seul, mais posséder l’Église pour compagne dans ses générations spirituelles. C’est-à-dire que Dieu, dès le commencement, annonça d’une manière sensible la nécessité du ministère ecclésiastique pour la naissance et l’accroissement des fils de Jésus-Christ, pour la propagation et le maintien du christianisme.

Or, saint Paul annonçait ce mystère déjà accompli, quand, se servant des paroles mêmes de la Genèse, il disait de tout le corps des pasteurs de l’Église : « Comme Ève a été la coadjutrice d’Adam, nous sommes, nous aussi, les coadjuteurs de Dieu. C’est pourquoi nous ne devons être regardés parmi les hommes que comme les ministres de Jésus-Christ et les dispensateurs des divins mystères. » Ainsi parlait saint Paul de la nécessité et de l’excellence du ministère ecclésiastique. Le Fils de Dieu, avant d’annoncer au monde, par son apôtre, ces vérités si graves, nous les a exprimées en action, en quelque sorte, par la multiplication des pains dans l’évangile de ce jour, que j’entreprends en ce moment d’expliquer. Je parlerai aussi d’un miracle semblable que le Sauveur opéra dans une autre circonstance, parce que ces deux prodiges ont un même but et figurent le même mystère. Le dogme dont nous allons vous entretenir, comprend toute la religion ; il est la source de toutes nos consolations, le soutien de toutes nos espérances ; il est aussi agréable qu’il est important : hâtons-nous de nous en convaincre.

PREMIÈRE PARTIE

Le Seigneur avait rempli toute la Galilée du bruit de ses prodiges ; il avait inspiré aux peuples une grande confiance dans l’efficacité de son pouvoir et dans les tendresses de sa bonté. Aussi ne pouvait-il paraître en aucun lieu sans que les foules accourusse à lui de toutes parts ; tous s’empressaient à l’envi de s’approcher de lui le plus près possible et de le toucher de la main; car, dit l’Évangile, une vertu divine sortant de ses vêtements, guérissait les corps malades comblait de consolation les cœurs. Ne soyons donc pas étonnés que le Sauveur, à peine débarqué, se soit vu aussitôt, comme le rapporte saint Jean, entouré d’une multitude immense, sachant ses miracles sur les paralytiques et les lépreux, et désireuse de les voir se renouveler sur elle.

Les évangélistes ajoutent que le Sauveur accueillit ce peuple avec une extrême bonté et se sentit touché de la plus tendre compassion pour lui, parce qu’il était comme des brebis dispersées, sans soutien et sans pasteur. Il commença par l’instruire de la vraie religion et des choses du salut ; il lui parla du royaume de Dieu. Puis il se fit amener tous les malades, qu’il guérit sans exception. Vainement le Sauveur se retira ensuite sur la montagne voisine, où il s’assit avec ses disciples : en levant les yeux, il vit une grande foule pressée de nouveau autour de lui. Ô mansuétude, ô bonté de Jésus ! Il ne s’impatienta pas, il ne donna pas le plus léger signe d’ennui pour cette importunité qui ne lui laissait pas un instant de repos ; au contraire, l’Évangile, en rapportant qu’il leva les yeux et qu’il regarda, veut, dit Bède, signaler la charité du Sauveur qui ne se fatigue point et qui, loin de faire défaut, se présente à ceux qui le cherchent sincèrement, afin de les combler de ses grâces et de ses miséricordes.

Cette foule se composait d’environ cinq mille âmes sans compter les enfants qui les femmes ; or celles-ci, vu  leur curiosité et leur piété naturelles, surpassaient de beaucoup les hommes. On peut donc évaluer à douze mille personnes le nombre de ceux qui étaient autour du divin Maitre sur la montagne. Déjà le soleil descendait à l’horizon ; les apôtres se présentèrent au Sauveur et lui dirent : « Vous voyez, Seigneur, que l’heure est avancée et dans quel lieu nous sommes ; nous manquons de tout. Que ferons-nous donc, si la nuit nous surprend ici avec cette foule qui n’a rien à manger ? Comment trouver des vivres dans ces alentours ? Renvoyez-la donc tandis qu’il est encore temps de trouver à se loger dans les bourgades voisines. Non, répond Jésus avec un indicible accent d’amour, il n’est pas nécessaire qu’elle s’en aille pour avoir à manger. Et que voudriez-faire, Seigneur ? reprirent les disciples ; nous sommes pris au dépourvu : si vous ne voulez point renvoyer ce peuple, il faudrait au moins lui acheter du pain, mais où prendre l’argent nécessaire ? Alors le Sauveur se tournant vers Philippe lui dit : As-tu entendu, Philippe, il n’y a point d’argent : comment ferons-nous donc pour rassasier tant de monde ? »

L’Évangile ajoute que le Sauveur savait fort bien ce qu’il allait faire. Il parle donc ainsi à Philippe pour éprouver sa foi. Mais pourquoi, parmi tant de disciples, le Seigneur s’adressa-t-il à lui de préférence ? Parce que cet apôtre était le plus avide de connaître et de savoir. Ce fut en effet lui qui, plus tard, dit au Sauveur : « Seigneur, montrez-nous votre Père céleste, et nous serons contents, » et à qui Jésus répondit : « Quoi ! il y a tant de temps que vous êtes à mon école, et vous n’avez pas encore appris à me connaître ! Je te le dis, Philippe, celui qui me voit, voit mon Père, parce que mon Père est en moi et moi en lui. » Aussi, avant de lui faire cette révélation, Jésus-Christ veut-il y préparer son disciple par un fait miraculeux, qui prouve qu’il est dans le Père et que le Père est en lui, c’est-à-dire qu’il est le Fils consubstantiel de Dieu, tout-puissant comme lui. C’est pour cela que le Sauveur, dans cette circonstance, adresse particulièrement la parole à Philippe.

Mais, autant ce disciple était avide de savoir, autant il était lent à comprendre. Il répond comme un homme qui ne soupçonne pas même ce que le Fils de Dieu peut et veut faire. « En vérité, je vois que cela est impossible ; deux cents deniers ne suffiraient pas pour donner quelques miettes de pain à chacun de cette multitude. Cependant, reprit le Sauveur, ce peuple a besoin de manger aujourd’hui ; donnez-lui vous-mêmes de quoi se rassasier. »

André était, parmi les futurs apôtres, celui qui avait la plus grande idée de Jésus-Christ ; il l’avait connu et confessé le premier pour être le Messie. À cette manière si résolue de parler, il pensa que son divin Maître voulait opérer quelque miracle, et, pour le sonder, il se hasarda à dire : « Seigneur, il y a ici un enfant qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? Et vous, dit le Sauveur aux disciples, voyez un peu combien de pains vous avez ? Ils répondirent : Seigneur, nous n’avons rien, hormis les pains et les poissons que porte cet enfant c’est toute la provision que nous avons pour aujourd’hui. C’est bien, reprit le divin Maître, apportez-moi ces pains et ces poissons ; en attendant, faites asseoir sur l’herbe le peuple divisé par groupes. » Et il fut fait ainsi. Lorsque tous furent assis sur l’herbe, partagés par troupes, selon l’ordre de Jésus, de cinquante ou de cent personnes, le divin Maître, levant les yeux au ciel et rendant grâces à Dieu son Père[2], prit le pain dans ses mains, le bénit, le rompit et le donna à mesure aux disciples pour le distribuer.

Mais ce pain se multipliant dans ses mains divines, il en donne toujours aux disciples, et les disciples en donnent toujours au peuple, et les mains du Maître et celles des disciples en sont toujours remplies ! Quel étonnant prodige ! La même chose arrive pour les poissons : Jésus les prend, les bénit, les divise, les multiplie ; il les donne aux apôtres, qui les distribuent à chacun autant qu’il en désire, à sa volonté, et tous se trouvèrent admirablement rassasiés. Puis le divin Maître dit à ses disciples : « Recueillez tous les fragments qui sont restés, afin que rien ne périsse. » Et, chose étonnante ! ajoute l’évangéliste, les apôtres remplirent douze paniers des restes de ce peu de pain et de ces quelques poissons !

À la vue d’un prodige si public et si solennel, le peuple stupéfait, dans des transports d’admiration et de joie, s’écria : « Celui-ci est vraiment le Prophète, le Messie que nous attendons, qui doit venir au monde. »

Toutefois, si grand que soit ce miracle, il n’a cependant rien d’extraordinaire pour nous chrétiens, pour nous qui savons que celui qui l’opéra est le Fils de Dieu. N’est-ce pas ce même Dieu, dit saint Augustin, qui chaque année fait d’un seul grain germer non-seulement plusieurs grains, mais plusieurs épis ? Les cinq pains furent en ce jour, entre les mains divines du Sauveur, comme une semence qu’il multiplia en un instant. Il fit donc alors en un moment le miracle qu’il opère chaque année avec le temps. Il y a cette différence, cependant, que les grains se multiplient en épis, quand ils sont jetés dans la terre, et qu’ici le pain se multiplie entre les mains du Fils de Dieu fait homme. Mais la terre peut-elle posséder une puissance plus grande que celui qui l’a créée ?

Lorsque le Sauveur renouvela ce miracle, une année plus tard, il l’accompagna de circonstances encore plus touchantes et plus significatives. Quatre mille personnes, sans compter les femmes et les enfants, étaient assises autour de lui ; et cette foule avait abandonné maisons, travaux et négoces ; elle avait passé trois jours et trois nuits en plein air et à jeun, pour écouter avec une admiration croissante les paroles du Fils de Dieu. Quelle tendresse réciproque entre le Sauveur et ce peuple ! Celui-ci s’était oublié lui-même pour suivre celui-là, durant trois jours ; mais Jésus ne l’oubliait point ; il jeta sur lui un regard d’amour et de tendresse, il dit aux disciples : « J’ai pitié de ce peuple, » ou, comme porte le texte grec : « Je sens mes entrailles émues de la plus tendre compassion à la vue de cette foule ; voici trois jours qu’elle me suit, et elle n’a rien à manger. » Ainsi, d’un côté, le peuple ne s’inquiète pas de la longueur du chemin (beaucoup étaient venus de fort loin) ; il ne songe ni à sa nourriture, ni au sommeil ; il oublie son corps, quand il s’agit d’écouter la parole divine, vrai aliment de l’âme ; mais, de l’autre, son bon Maître, après lui avoir fourni cette nourriture du cœur, pense à lui procurer celle du corps[3]. Je ne veux point les renvoyer ainsi à jeun, ajoute-t-il, parce qu’ils pourraient, tomber d’inanition et de faiblesse durant leur chemin.

Il paraît que les apôtres avaient déjà oublié le premier miracle, car ils répondent encore cette fois ci aux paroles de leur divin Maître : « Qu’y a-t-il donc à faire ? Comment, dans ce désert, trouver assez de pain pour rassasier une si grande multitude ? » Alors le Sauveur ordonna de lui apporter sept pains et quelques petits poissons que les apôtres avaient, pris pour leur provision ; puis, ayant fait asseoir tout le monde, il les prit, les bénit, les rompit et les multiplia ; puis il les donna à ses disciples, et ceux-ci les distribuèrent au peuple. Et il y en eut assez pour rassasier chacun. Il y en eut même de reste ; car les disciples remplirent sept corbeilles des fragments.

Qui ne serait touché de l’amour et de la tendresse de Jésus pour les hommes ! Quelle sollicitude ! quel intérêt il porte à ce peuple ! Ô peuple fortuné ! qui a eu le bonheur d’être nourri du pain miraculeux sortant des mains de Jésus-Christ ! Mais nous n’avons rien à lui envier, car nous éprouvons chaque jour ce même amour et cette même bonté de Dieu notre Sauveur ; nous allons nous en convaincre par l’explication allégorique de ce double miracle.

Le Fils de Dieu a donc, à deux fois, rassasié un peuple très-nombreux avec quelques morceaux de pain. Or le premier miracle, comme le disent saint Augustin et Bède, se rapporte à l’Ancien Testament, et le second au Nouveau. En effet, la première fois la foule était de cinq mille hommes, et figurait les Juifs qui devaient profiter du bienfait de la rédemption par le Sauveur. Saint Hilaire admire cette circonstance, que le nombre de ceux qui furent nourris dans le désert était précisément le nombre de Juifs convertis à la première prédication de saint Pierre. La seconde fois, il n’y avait que quatre mille personnes ; ce nombre, dit le Vénérable Bède, indique les Gentils qui devaient venir au christianisme des (quatre points cardinaux, des quatre vents, comme parle l’Évangile, pour être nourris et restaurés par le pain spirituel de Jésus-Christ. Il est aussi à remarquer qu’il est dit des premiers cinq mille qu’ils étaient venus de la contrée voisine ; ils pouvaient alors facilement trouver à manger dans les lieux environnants. Ils figuraient donc parfaitement les Juifs qui, par la Synagogue, avaient la connaissance du vrai Dieu et pouvaient être initiés aux mystères du Messie par l’instruction qu’ils en avaient reçue.

Quant aux quatre mille hommes du second miracle, il est dit qu’ils n’avaient rien absolument pour se rassasier, qu’ils ne pouvaient rien se procurer, étant venus de très-loin. Ils étaient donc, selon saint Augustin, la figure frappante des Gentils qui n’avaient ni la loi, ni les prophètes, et qui sont venus à Jésus-Christ vraiment de fort loin, c’est-à-dire du milieu des turpitudes et des superstitions idolâtres. Bède dit à cette occasion : « Les Gentils qui ont cru au Sauveur sont venus de loin, comme à présent ceux qui reviennent à Jésus-Christ par le repentir, reviennent de loin. Plus l’homme s’abandonne aux vices et aux erreurs, plus l’infortuné s’éloigne de son Dieu. C’est ainsi qu’il est dit de l’enfant prodigue qu’il abandonna son père et s’en alla dans une région lointaine. » Saint Paul nous donne le même enseignement quand il nous exhorte à réfléchir que nous, dont les pères étaient païens, nous étions, à une certaine époque, bien éloignés de Dieu par notre idolâtrie et par nos péchés, et que nous devons au seul mérite du sang de Jésus-Christ le bonheur et la gloire d’être maintenant si rapprochés de ce Dieu fait homme, et de le posséder au milieu de nous.

La première fois, les apôtres eurent la pensée de faire distribuer des aliments aux cinq mille hommes assemblés. Ils représentent par là les patriarches et les prophètes qui s’intéressaient au salut du peuple juif et qui adressaient des prières à Dieu pour l’obtenir. Mais, la seconde fois, personne n’intercéda pour la foule affamée ; Jésus-Christ seul en eut pitié. Ceci marque la triste condition des Gentils, l’état d’abandon dans lequel nous étions tombés et notre délaissement, puisque personne ne songeait à nous ; Jésus-Christ seul, par un excès de sa miséricorde, a eu pitié de nous. Et comme, dans sa tendresse, il laisse échapper de son cœur plus que de sa bouche ces paroles de bonté : « Que j’ai compassion de ce peuple qui, depuis trois jours, me suit sans avoir rien mangé ! Je ne puis consentir à ce qu’il se retire sans aliment ; car il tomberait de lassitude eu chemin. » C’est ainsi qu’il s’intéresse aux nations idolâtres, représentées par ces pauvres abandonnés ; nations qui soupiraient en vérité après le Messie depuis trois jours, c’est-à-dire pendant les trois âges du monde, l’âge patriarcal, le prophétique et le mosaïque.

Le chemin où le Sauveur craint que ce peuple ne tombe d’inanition, s’il n’est soutenu par une nourriture corporelle, signifie, dit saint Remi, le cours de la vie présente dans laquelle l’homme, après avoir écouté la parole de Jésus-Christ, après avoir cru en lui et s’être voué sincèrement à son service, éprouve la faim, tombe en faiblesse, s’il n’est restauré et soutenu par un aliment spirituel et céleste. Le Sauveur, qui a compassion du peuple accouru, s’attendrit maintenant encore sur la condition des croyants et de l’immense multitude de ses fidèles. Par la multiplication des pains, dit Bède , il a fait voir qu’il connaît la faiblesse qui nous rend impossible la poursuite de notre course terrestre vers le ciel, si la grâce ne nous soutient.

De plus l’homme, composé de deux substances, a besoin de deux espèces d’aliments : il lui faut la nourriture du corps et celle de l’âme. Notre Seigneur n’a-t-il pas dit que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche divine ? Or, ses paroles sont la grâce et la vérité ; et le pain et l’eau qui soutiennent le corps, dans le langage des Écritures, signifient cette vérité et cette grâce, soutien de l’âme et sa vie propre. Jésus-Christ donc, par le pain corporel qu’il fit distribuer, a voulu figurer l’aliment spirituel avec lequel il voulait nourrir les âmes.

Mais les évangélistes ne pouvaient- ils pas se contenter de dire, selon la remarque de saint Cyrille, que le Sauveur rassasia un peuple nombreux avec quelques pains ? Cela seul n’eût-il pas suffi à constater le miracle ? S’ils ont décrit avec tant d’exactitude le nombre et la qualité des pains employés les deux fois, c’est donc que ces circonstances renferment quelques grands mystères. Voyons plutôt.

Dans le premier miracle il y avait cinq pains, pour nous indiquer, dit saint Augustin, les rites, les cérémonies de l’ancienne loi, contenue dans les cinq livres de Moïse, où le peuple juif puisait son aliment spirituel. Au second miracle il y avait sept pains; ils étaient, dit Bède, une admirable figure du mystère de la loi évangélique, dans laquelle la grâce septiforme de l’Esprit-Saint est dispensée avec abondance à tous les fidèles par la prédication et les sacrements qu’ils reçoivent. En résumé, ces sept pains représentent les sept sacrements institués par Jésus-Christ pour nourrir les chrétiens durant leur voyage vers l’éternité. Remarquez, mes frères, que le Sauveur ne créa pas de rien ces pains, comme il aurait pu le faire ; il les prit réellement de la main de ses disciples. Or, cette circonstance nous rend encore plus sensible la même vérité. Dans nos sacrements il ne crée pas, il reçoit de l’Église la matière et les signes sensibles dont ils sont formés. Les pains, dans les mains des disciples, étaient sans saveur, stériles et insuffisants pour rassasier tout ce peuple. Mais, quand le Sauveur les eut pris dans ses mains divines et qu’il les eut bénits, ils se multiplièrent prodigieusement ; ils devinrent agréables et pleins de saveur ; ils acquirent, dit l’interprète, la vertu merveilleuse et efficace de nourrir et de rendre dispos et agile le corps. De même la matière des sacrements (l’eau, le pain, le vin, l’huile) ; qui est par elle-même incapable de produire aucun effet moral, en vertu de la bénédiction de Jésus-Christ que le ministre de l’Église y applique par le moyen de la forme, est devenue capable de conférer et d’accroître la grâce qui rassasie l’âme et la remplit d’une joie et d’une jouissance toute spirituelle.

Les cinq pains du premier miracle étaient d’orge : panes hordeacei. Or, l’orge est la nourriture des bêtes de somme et des esclaves ; ce qui fait dire à Bède : Ces cinq pains indiquaient parfaitement quel était l’esprit de la loi antique : un esprit de crainte et de servitude, comme saint Paul l’affirme. La moelle de l’orge est en outre recouverte d’un tégument très-tenace. Les pains de cette semence, poursuit saint Augustin, représentent donc fort convenablement la loi mosaïque dans laquelle la vérité et la grâce, aliment vital de l’âme, étaient recouvertes par des symboles et des figures corporels.

Il est dit, de plus, que ces cinq pains d’orge étaient entre les mains d’un enfant qui les portait sans en manger. Comment ne pas voir, dit encore saint Augustin, dans cette circonstance, la condition des cinq livres mosaïques, qui se trouvaient entre les mains du peuple juif comme des pains dans la main d’un enfant inexpérimenté ? Ce Peuple n’entendait-il pas et ne continue-t-il pas toujours à entendre cette loi divine dans un sens puéril, et ne l’observe t-il pas sans en retirer de profit ?

Dans le second miracle, les sept pains sont de froment, l’aliment des hommes ; ceux-ci, selon la prophétie, devaient être nourris de la meilleure substance du bon grain, puis ils devaient se multiplier par le fruit du froment. Voilà comment ces sept pains signifient l’esprit de la loi nouvelle, esprit d’abondance, de grâce et d’amour.

Notre divin Sauveur multiplia de plus, et conjointement avec les pains, — deux petits poissons. Or, le poisson passé par le feu, dit saint Augustin, c’est Jésus-Christ depuis sa passion : Piscis assus est Christus passus. Il y a deux poissons, pour nous indiquer, je pense, les deux caractères de victime et de prêtre que Jésus-Christ réunit dans sa personne et avec lesquels il subit la mort. Le poisson donc qui fut distribué avec le pain, qui le rendit plus suave et qui concourut à rassasier le peuple, signifie le mérite infini de la passion de Jésus-Christ, d’où les cinq pains d’orge, c’est-à-dire les rites et les sacrifices de la loi mosaïque, et les sept pains de froment, ou les sacrements de la loi évangélique, tirent leur efficacité pour nourrir les âmes.

Si, dans les deux Testaments, les pécheurs de poissons sont encore les prédicateurs qui, par la foi et l’amour, possèdent Jésus-Christ et l’annoncent aux autres ; le poisson qui, dans ces deux repas miraculeux, assaisonne le pain, signifie la prédication de la passion du Sauveur. Celle-ci, commencée par Moïse et les prophètes sous l’observation de la loi, a été continuée par les apôtres et leurs successeurs, en communauté avec la grâce et les sacrements. C’est pourquoi saint Paul, le grand maître des prédicateurs, ne prêchait que Jésus-Christ crucifié. Ainsi, dans les deux alliances figurées par ces deux miracles, le poisson est toujours avec le pain. Cela veut dire que la prédication des mystères de Jésus-Christ éclaire intelligence, tandis que le pain des rites et des sacrements nourrit le cœur. C’est ce pain, uni à un mets si exquis, qui est la nourriture, l’aliment parfait du peuple de Dieu.

Enfin, on ne vit l’intérieur des pains que parce que le Sauveur les rompit ; ils ne furent suffisants à nourrir le peuple accouru, que parce que Jésus-Christ les bénit. Le divin Maître nous fait donc connaître sensiblement par là que les prophéties et les promesses de la loi ancienne, comme les mystères de la nouvelle, seraient restés cachés, ignorés, s’il ne les avait expliqués par sa lumineuse parole ; il nous apprend que les rites antiques, comme les nouveaux sacrements, n’auraient eu nulle vertu pour nourrir spirituellement le peuple juif et le peuple chrétien, s’il ne les avait lui-même, d’abord en figure, puis en réalité comme fécondés par sa bénédiction toute-puissante. Or, de même que la bénédiction prononcée au commencement du monde sur toutes les créatures corporelles, leur donna la vertu d’engendrer, de se reproduire et de se multiplier, de même la bénédiction qu’il a prononcée sur les institutions spirituelle de la Loi et de l’Évangile les a rendues fécondes et efficaces. Le Sauveur a donc voulu, dans le premier miracle, personnifier le passé, ou l’ancienne alliance, et dans le second, la nouvelle. Et comme c’est lui seul qui a opéré, dans l’une et l’autre circonstance, il nous indique par là, de la manière la plus simple, la plus évidente et la plus gracieuse tout ensemble, que lui, le Médiateur céleste, né selon la chair, au milieu des temps, est, comme Verbe de Dieu, antérieur au temps, le Dieu de la Loi et le Dieu de l’Évangile ; il nous fait voir que c’est lui et qui a donné aux prophètes l’intelligence des mystères futurs, et qui a donné l’intelligence des mystères accomplis aux apôtres et aux évangélistes. Il nous apprend enfin que c’est toujours lui qui a nourri le peuple juif avec les sacrements figuratifs, qu’il nourrit le peuple chrétien avec les sacrements réels, et que, autant le froment est plus précieux que l’orge, autant la loi de l’Évangile est plus noble et plus parfaite que l’ancienne. En un mot, il nous a manifesté l’esprit, la grâce et l’économie de sa religion.

Cependant le Sauveur avait prévu que les hérétiques de tous les temps partout où pullulerait cette zizanie funeste, attaqueraient plus ou moins violemment les prêtres de son Église, nieraient plus ou moins impudemment la nécessité du ministère ecclésiastique pour la dispensation de sa doctrine et de sa grâce. Il avait bien prévu que ces satellites de l’enfer auraient la prétention de persuader au monde chrétien que, « dans l’économie de la religion de Jésus-Christ, on obtient la lumière et l’inspiration de Dieu sans aucun moyen humain, immédiatement par la foi, et que, par conséquent, on n’a besoin ni d’évêques, ni le ministère sacerdotal. » Qu’il est donc consolant, pour nous catholiques, de voir comment le Fils de Dieu, dans les deux miracles de la multiplication des pains, a confirmé par les faits ce qu’il avait révélé par ses paroles ! Il a ainsi par anticipation, réfuté la doctrine de l’hérésie qui, en détruisant le ministère sacerdotal, sape dans ses fondements l’Église, la foi, le christianisme.

Il est hors de doute que le Sauveur pouvait aujourd’hui tout disposer de lui-même, sans recourir au ministère de ses disciples. Et cependant il ne le fait pas ; comme dans toutes les autres circonstances, il a voulu, pour ce miracle, s’associer ses apôtres et les faire concourir à son œuvre. Aurait-il donc agi ainsi sans dessein ? Ne le croyons pas. Quel est donc ce dessein, sinon celui que saint Paul a annoncé par ces paroles : « Les apôtres, leurs successeurs, et leurs représentants ont seuls été choisis par Jésus-Christ pour être les ministres de sa grâce et les dispensateurs de ses divins mystères. »

Et de fait, Jésus-Christ commence par dire aux apôtres d’un ton impérieux : « Donnez vous-mêmes à manger à ce peuple : Vos date illis manducare. » Or, n’est-il pas clair, dit Origène, que le Sauveur, par ce mystérieux langage, a donné exclusivement aux apôtres et à leurs successeurs le pouvoir de nourrir le peuple fidèle ? N’est-il pas clair, ajoute saint Ambroise, qu’il a, par cette parole, fixé dès-lors le système et l’économie de la prédication évangélique pour l’alimentation des âmes ?

C’était en quelque sorte leur dire, dès cette heure, en parabole : Allez par le monde, enseignez les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; celui qui croira à votre parole et se fera baptiser sera sauvé ; c’est-à-dire que, dès cet instant, il charge les ministres de l’Église de prêcher l’Évangile et d’administrer les sacrements ; et il fait aux peuples un devoir d’écouter sa doctrine de leur bouche et de recevoir sa grâce de leurs mains.

Ce sont encore les apôtres qui reçoivent du Sauveur et transmettent à la foule l’invitation de s’asseoir sur l’herbe. Ce sont eux aussi qui, selon le commandement divin, la séparent par familles et par groupes distincts de cinquante ou de cent personnes, et qui établissent et maintiennent l’ordre parmi ceux-ci. Il nous est donc clairement révélé par ce fait qu’il n’appartient point aux fidèles de se réunir en assemblées religieuses, ni de se gouverner eux-mêmes ; mais que c’est aux évêques seuls, comme l’enseigne l’Apôtre, d’établir des Églises, de les diviser et de les régir.

En troisième lieu, les évangélistes mettent une insistance toute particulière à remarquer que le divin Pasteur ne distribue pas de lui-même au peuple le pain miraculeux, mais qu’il le donna aux apôtres ; afin que le peuple le reçût de leurs mains ; et les écrivains sacrés répètent encore que ce furent, en effet, les apôtres qui partagèrent cette nourriture à la foule, et qu’ils donnèrent de leurs propres mains à chacun sa portion. Mais qu’est- ce que les évangélistes ont voulu nous faire comprendre par là ? Le Vénérable Bède répond qu’il faut être volontairement aveugle, un pervers, pour ne pas voir, dans cette circonstance indiquée avec tant de soin dans l’Évangile, le système établi dès-lors par Jésus-Christ, la sagesse même, à savoir : qu’il prépare à son Église, par les apôtres et leurs successeurs, l’aliment de la vie éternelle.

Remarquez en outre, mes frères, que le Sauver ne donna pas les pains entiers aux apôtres, mais seulement après les avoir rompus. « Or, quand le pain est brisé, dit Haimon, l’on voit sa blancheur intérieure. En ne leur donnant donc ces pains que dans, l’état indiqué, Jésus promettait dès-lors de leur donner l’intelligence des livres sacrés, comme il le fil réellement après sa résurrection, quand, selon le récit évangélique, il leur ouvrit l’entendement pour comprendre les mystères cachés des Écritures. » Les apôtres distribuèrent à tous les peuples ce pain rompu, lorsqu’ils allèrent, comme il est dit dans l’Évangile, prêcher la bonne nouvelle à toute la terre. Comment ne pas voir dans ce fait, dit saint Augustin, que Jésus-Christ a confié aux évêques seuls et aux prêtres le sens véritable de ses mystères, pour qu’ils les prêchent sans erreurs ? Comment ne pas comprendre par là qu’il a donné à eux seuls la mission de nourrir les fidèles de l’Église de l’aliment de la saine doctrine ?

Quand le peuple se fut rassasié, le Sauveur ordonna aux apôtres de recueillir les restes du pain miraculeux. L’Évangile fait observer que la première fois ceux-ci remplirent douze paniers ; cela, selon les interprètes, signifierait qu’après les cinq pains d’orge, soit les cinq livres de la loi mosaïque, apparurent les douze apôtres, hommes en apparence méprisables, inutiles corbeilles, mais remplis à l’intérieur des trésors de la doctrine de Dieu. Après le second miracle des sept pains, il resta sept paniers de débris. Saint Chrysostome, rempli d’admiration à la vue de ce mystérieux prodige, s’écrie : « Pour moi, j’admire non-seulement la multiplication des pains, mais encore le nombre précis des corbeilles ! Il y avait sept pains, et Jésus-Christ dispose le tout de manière à ce que les restes ne remplissent que sept corbeilles, ni plus ni moins. En effet, dans ces paniers mystérieux se trouvent figurés les sept sacrements, toujours en la possession du peuple fidèle, toujours se survivant, immortels toujours comme le Dieu qui les a institués. Mais que devinrent ces corbeilles ? Elles restèrent à la disposition des apôtres. Par là, il est aisé de comprendre, dit Origène, que les sept paniers du pain vivant et spirituel, ou les sept sacrements, ont été laissés par Jésus-Christ entre les mains des ministres de l’Église, qui les ont conservés jusqu’à ce jour, comme ils les conserveront jusqu’à la fin du monde.

Nous l’avons vu, les sept pains figuraient et les sept sacrements qui nourrissent le cœur, et les doctrines qui éclairent l’esprit. Cette figure devient plus frappante, si on la complète par la signification mystique du poisson, qui représente la prédication évangélique, jetée comme un filet par Dieu sur le monde.

Or le Sauveur, en ne voulant pas que les restes de ce pain et de ce poisson demeurent entre les mains du peuple, et en les faisant recueillir par ses disciples, nous dit bien clairement qu’il ne permet pas à la foule l’intelligence de ses mystères pour que chacun se fabrique, selon son jugement propre, un symbole à croire et une loi à pratiquer ; qu’il n’a point constitué chaque chrétien interprète de son Évangile, dépositaire de ses doctrines et de ses grâces, mais qu’il a confié toutes ces choses à Pierre et aux apôtres, au Souverain Pontife, aux évêques et aux prêtres ? Oh ! comme ce fait est éloquent ! Comme il nous découvre manifestement le plan que le divin Rédempteur a adopté  pour le salut du monde ! Non, il n’instruit pas, dans l’économie ordinaire de sa providence, les hommes par le moyen de révélations immédiates, il ne les sanctifie point par des communications directes de sa grâce ; mais il a établi dans son Église un corps de pasteurs auxquels il a confié ses doctrines et ses sacrements ; c’est par leur intermédiaire et par leur ministère seul qu’on reçoit la lumière de la foi qui éclaire, la grâce qui sanctifie et qui soutient. Ainsi que saint Paul l’a proclamé, nous, ministres de la vraie Église, nous sommes les seuls coadjuteurs de Dieu, les seuls ministres de Jésus-Christ, les seuls dispensateurs de ses divins mystères.

On ne peut donc penser, sans répandre des larmes, à la misère de ces pauvres chrétiens que l’hérésie a séparés de nous. Les protestants du libre examen et de l’évidence privée se forment d’eux-mêmes, par la lecture de la Bible, une croyance selon leur jugement, ou plutôt selon leur caprice et leurs passions. Quoi qu’il en soit de leurs paroles et de leurs protestations, en réalité ils n’écoutent qu’eux-mêmes, ils ne marchent qu’à la clarté trompeuse de leur propre lumière, lumière orgueilleuse, qui n’est cependant, comme Jésus-Christ l’atteste, que ténèbres et obscurité. Ils n’ont par conséquent qu’une foi toute humaine ; car le vrai juge de leur foi c’est en dernier lieu l’homme, ou, pour mieux dire, ils n’ont aucune foi. Ils sont donc hors des conditions du christianisme, dont la base est la foi divine. C’est ce qui fait dire à Tertullien : « Si vous êtes hérétiques, si vous suivez votre opinion privée, vous n’êtes plus chrétiens : Si hœretici sunt, christiani non sunt. » Nonobstant le chaos informe de leurs opinions religieuses, pénible enfantement de leurs lectures de la Bible, ils forment en réalité un peuple qui n’a rien dont il puisse se nourrir. Ils sont toujours affamés ; car ce ne sont pas les opinions humaines, toujours incertaines, mais les dogmes divins, clairement définis, qui forment le pain, la nourriture de l’entendement, le véritable aliment de la vie spirituelle.

Quant aux hommes du peuple que l’hérésie tient en esclavage sous la pire des tyrannies, la tyrannie de l’erreur, ils sont réellement ces petits enfants malheureux dont a parlé le Prophète, qui demandent toujours du pain, et qui ne trouvent personne pour le leur rompre et le leur distribuer. Je veux dire avec Bède que, parmi les hérétiques, le peuple ignorant et inculte demande à grands cris le pain quotidien de la parole divine, et qu’il ne trouve personne qui la lui annonce, qui lui donne le sens droit des saintes Écritures, de la loi et des mystères chrétiens.

Et comment les ministres de l’hérésie pourraient-ils préparer au peuple, en proie à la famine spirituelle, les pains et les poissons mystérieux que Jésus-Christ a bénits et multipliés, puisqu’ils n’ont pas les corbeilles dans lesquelles furent recueillis les restes précieux légués à notre seule Église ? Comment les ministres de l’erreur pourraient-ils préparer aux intelligences affamées le pain de la vérité ? Comment leur serait-il possible d’expliquer dans le vrai sens les Écritures qu’ils ne comprennent pas ? Comment pourraient-ils transmettre la véritable notion des mystères de Jésus-Christ, dont ils ont altéré l’idée ? Comment pourraient-ils expliquer ses lois, quand ils en ont restreint ou nié les obligations selon leur caprice ? De là vient que la prédication de l’hérésie, du reste fort bornée dans son expansion, est si froide, si incertaine, si insignifiante. Les interprétations bibliques de ses ministres se réduisent, en définitive, à des commentaires erronés contre les dogmes catholiques, tout comme ceux des rabbins juifs ne sont qu’un tissu d’idées stupides, de traits calomnieux contre la religion chrétienne. L’hérésie ne prend l’Évangile en main que pour insulter l’Église, comme la prétendue Synagogue n’explique la loi que pour rendre Jésus-Christ méprisable et odieux. Le pain de l’erreur est pétri de haine ; celui de la vérité l’est d’amour. L’hérésie, n’enseignant que l’erreur, ne saurait apprêter ce dernier, le seul qui fortifie et qui vivifie ; elle ne peut que préparer le premier, celui qui tourmente et qui donne la mort. Au lieu de donner un aliment, elle inculque le venin ; loin de présenter le pain et le poisson bénits par Jésus-Christ, elle offre les débris de la pêche satanique. Malgré le faux zèle avec lequel ces étranges apôtres font semblant, de temps à autre, de paître la foule affamée, leurs adhérents sont toujours privés de la vraie nourriture de l’âme ; ils tombent d’inanition et périssent en chemin. Parvuli petierunt panem, et non erat qui frangeret eis.

Qu’arrive-t-il de cette impuissance ? Les docteurs de l’hérésie prennent alors le parti le plus commode, ne pouvant expliquer l’Écriture, ils la font lire : ils répandent à profusion la Bible ; cela leur tient lieu de sermons. Mais si ceux qui distribuent ce livre sacré ne l’entendent pas, bien moins encore le comprennent ceux qui le reçoivent. La sainte Écriture, dans les mains de l’hérésie comme dans celles du judaïsme, n’est qu’un pain entier et si dur, que personne ne peut le rompre, encore moins en manger. Ce n’est pas pour les apostats de son Église, comme ce n’est pas pour les Juifs, ennemis de sa personne, que Jésus-Christ l’a rompu, en a donné l’intelligence. Ces hypocrites zélateurs de la parole écrite de Dieu disent vainement qu’ils ont tout fait pour le peuple quand ils ont distribué partout force Bibles, afin que chacun entende à sa guise cet auguste Code. Ils ressemblent à ces marâtres dénaturées, à ces nourrices cruelles, qui jettent aux enfants affamés un pain durci qu’elles-mêmes n’ont la force ni de rompre ni d’entamer. Ces pauvres enfants, avec ce pain entre les mains, sont sans nourriture : tel est le peuple protestant ; environné, opprimé par le fardeau de tant Bibles, il reste privé de l’aliment que donne la vérité. Parvuli petierunt panem, et non erat qui frangeret eis.

Privés de la vérité, qui est la nourriture de l’intelligence, les infortunés sont encore privés de la grâce, qui est l’aliment et le soutien du cœur. L’aspersion faite sur plusieurs à la fois, avec l’eau de rose[4], n’est point le Baptême. L’impanation de Luther n’est point le sacrifice. La cène de Zuingle n’est pas l’Eucharistie. La conférence directoriale de Calvin n’est pas la confession. Le rite dérisoire d’un laïque en chappe qui impose les mains à un laïque à genou, n’est pas l’Ordre. Les quelques prières qu’un ministre récite sur un moribond par l’organe d’un clerc de sacristie, ne sont point l’Extrême-Onction. En un mot, les cérémonies ridicules et sacrilèges inventées par l’hérésie ne sont pas des sacrements qui confèrent la grâce et l’augmentent. Les rites religieux par lesquels l’hérésie a prétendu remplacer nos sacrements, qu’elle a du reste à peu près niés et détruits, n’opèrent donc rien sur le cœur de ceux qui s’y assujettissent et ne rendent personne meilleure.

Il faut donc que l’hérétique, abandonné à lui-même, à son inconstance, à sa corruption native, avec ses seules forces si frêles, si vite usées, et parfois si vaines, il faut que l’hérétique fasse seul son salut, fuie le mal, pratique le bien, s’élève à la vertu réalise les maximes de l’Évangile. Mais comme les forces purement humaines ne servent à rien pour cela, ou du moins à peu de choses, il arrive que, parmi les peuples dominés par l’hérésie, les vices triomphent, les vertus chrétiennes n’apparaissent plus, les conversions de pécheurs sont inconnues, la corruption se généralise, se prolonge froidement de l’enfance à la vieillesse, à la tombe, tandis que la perfection chrétienne n’est pas connue, même de nom. La sainteté du vrai christianisme, les sublimes vertus de l’Évangile ont fait place à une espèce de morale philosophique et de probité naturelle, fruit de l’éducation, de l’intérêt ou des convenances, et seulement bonne à sauver les apparences, sans réformer le cœur. C’est donc en vain que les âmes, chez ces nations infortunées, cherchent cette nourriture substantielle, ce pain fortifiant de la grâce de Jésus-Christ, qui élève le cœur, le purifie, le sanctifie et le divinise, hélas ! elles ne le trouvent nulle part ! Ni les fades homélies qu’elles écoutent, ni les exemples qui les entourent, ni les rites qu’elles observent n’ont d’action, d’efficacité sur elles. Ah ! elles ne peuvent que rester en proie à une faim dévorante, funeste prélude de la mort spirituelle. Parvuli petierunt panem, et non erat qui frangeret eis.

Il est dit des troupes faméliques du désert qu’elles étaient comme des brebis sans pasteur, abandonnées et dispersées, parce que, selon les interprètes, les Scribes et les Pharisiens, qui gouvernaient dans l’ordre spirituel la nation juive, n’étaient que de vils, d’avides mercenaires, ne cherchant que leurs propres avantages dans les offices et la dignité sacerdotale, qu’ils se disputaient à l’envi par les moyens les plus scandaleux et les plus ignobles, et non le salut de leurs troupeaux.

Voilà le portrait des riches prébendiers de l’hérésie. Ils ne sont évêques, archevêques, doyens, chanoines, que pour jouir des gros revenus annexés à leur dignité, dépouilles sacrilèges de l’Église catholique ; pour nourrir un troupeau d’enfants, de brus, de gendres, de neveux, de chiens et de chevaux ; pour acquérir des fonds, des droits de chasse, des maisons de campagne et des palais ; pour parcourir joyeusement le monde ; pour mener une vie toute sensuelle et profane parmi les délices d’un luxe insultant, et non pour soutenir les fonctions de leur ministère, devenu désormais un pur titre laïque, une simple profession civile, bonne à faire vivre les cadets de l’aristocratie. L’hérésie, on le voit maintenant ou jamais, est tout à l’avantage temporel de ceux qui l’ont faite, sans qu’elle puisse rien pour le bien spirituel de ceux qui la suivent.

En effet, quel est celui d’entre ces faux prophètes qui se donne le moindre souci à l’endroit du pauvre peuple, se corrompant chaque jour davantage ; à l’endroit du libertinage, levant de plus en plus la tête ; à l’endroit de l’incrédulité, chaque jour plus universelle ? Y en a-t-il un seul, un seul parmi eux tous qui fasse un effort, jette un cri d’alarme, pousse un soupir pour arrêter la prostitution, l’usure, le parjure, l’athéisme, le suicide ? Où est-il ? qu’il se montre ! où sont ses livres, ses écrits ? Les progrès toujours croissants de la religion catholique, sont seuls capables de réveiller de temps en temps leur bigotisme d’apparat. Alors il fait quelques mouvements convulsifs, éclate en quelques absurdes calomnies, en quelques blasphèmes atroces contre nous ; puis il retombe dans son sommeil voluptueux. L’affaire de l’âme, dans le système hérétique, est une affaire pour laquelle l’homme ne peut compter que sur lui-même. Nul n’y tend une main fraternelle pour vous aider à sortir de l’abîme du vice. Nul ne s’inquiète de la manière dont on vit, ni de l’état dans lequel on meurt ; sans aide, sans aucune direction morale durant la vie, la plèbe est abandonnée à la mort, sans consolation, sans espérance et sans soutien. La raison de ce triste état de choses, c’est que la nullité et le vide du ministère ecclésiastique de l’hérésie est également senti et de qui l’exerce et de qui devrait en retirer du profit. Les uns savent fort bien qu’ils n’ont rien à donner dans l’ordre du salut éternel ; les autres, qu’ils n’ont rien à recevoir. C’est pourquoi pasteurs et brebis, ministres et peuples, laïques et clercs, sauf de très-rares exceptions, au lieu de se rechercher, se fuient mutuellement, ne s’inspirent et ne se rendent qu’une mutuelle indifférence, et souvent de plus, une haine et un mépris réciproques. Extérieurement unis par les liens des convenances ou de la nationalité (Genève), sous la dénomination d’une même Église, ils sont toutefois très-divisés de cœur et d’esprit. Ils ne forment que des agrégations coalisées par l’intérêt et par la politique, au lieu d’être des communions religieuses. Oh ! troupes malheureuses, peuples infortunés, que vous êtes à plaindre sous l’oppression spirituelle de l’hérésie ! Qu’il serait cruel, celui qui ne sentirait dans le cœur aucune pitié pour vous ! Vous présentez ce spectacle d’une multitude d’infirmes sans médecins, de disciples sans maîtres, d’affamés sans nourriture, d’altérés sans rafraîchissements, d’enfants sans nourrices ! Hélas ! hélas ! vous ne pouvez que périr ! Il n’y a parmi vous ni bergerie, ni troupeau, ni pasteurs ! Tous y sont pasteurs d’eux-mêmes, ou pasteurs sans brebis, ou brebis sans pasteurs, et par cela même vous êtes sans pâture, sans guide, sans défense : Erant sicut oves non habentes pastorem.

Observez, mes frères, combien est différente notre condition, à nous qui appartenons à la vraie Église ! Oh ! combien ils sont tenus de rendre grâces, ceux que la divine bonté fait naître dans son sein maternel ! Voyez ce peuple dont nous parle l’évangile de ce jour. Dans cette multitude d’environ douze mille personnes, la plupart femmes et enfants, il n’y a ni confusion, ni tumulte. Cette foule se laisse paisiblement partager en centuries, et chacune de celles-ci obéit et se place sans bruit au lieu indiqué par les apôtres. Personne ne murmure, nul ne se plaint de ceux qui sont servis les premiers. Aucun ne craint qu’il ne reste plus rien pour lui-même. Chacun est assuré de recevoir à son tour sa portion. Ah ! les apôtres ont parlé à ce peuple au nom de Jésus-Christ ; de là sa docilité entière, son obéissance prompte, sa confiance parfaite. Les apôtres distribuent le pain béni de la grâce et de l’amour de Jésus-Christ ; c’est pourquoi personne n’est oublié, personne n’est exclu, chacun reçoit et mange sa part de la nourriture miraculeuse : Manducaverunt omnes. Tous en mangent autant que chacun en a besoin, que chacun en veut, que chacun en demande : Quantum volebant, et tous sont contents, fortifiés et rassasiés : Et saturati sunt. Or, voilà l’image de l’Église catholique, de la vraie Église.

Les pasteurs qui la gouvernent sont les successeurs légitimes des apôtres ; ils parlent aux peuples catholiques au nom de Jésus-Christ, qu’eux seuls peuvent invoquer ; seuls ils exercent son autorité, car seuls ils en sont revêtus ; et ils reçoivent seuls obéissance des peuples ; ils maintiennent un ordre admirable parmi les millions de catholiques répandus sur la superficie du globe et divisés en tant d’Églises particulières. Ils en forment ainsi une seule Église, une seule bergerie, un seul troupeau sous un seul pasteur, le vicaire de Jésus-Christ. Où Jésus-Christ est présent dans la personne de son vicaire, où les apôtres sont présents avec Jésus-Christ dans la personne des évêques leurs successeurs, là doit de toute nécessité régner l’ordre, l’unité, l’harmonie, et il y a conséquemment abondance de nourriture et de rafraîchissements pour tous.

Que nous sommes heureux de nous trouver en si bonne compagnie, dans notre voyage à travers le désert de cette misérable vie Comme les prophètes l’avaient annoncé, ce désert se dépouille à notre égard de l’horreur de son aspect sauvage ; il perd sa stérilité naturelle et se change en un champ fertile, dans lequel la grosse abondance des fruits va de pair avec l’aménité du lieu. Nous y trouvons notre pain découpé, notre poisson préparé, si bien que les femmes et les petits enfants eux-mêmes, parvuli et mulieres, peuvent s’en nourrir sans difficulté, sans effort. Nous possédons, en effet, les doctrines de la foi, les secrets des divines Écritures, les promesses, les lois de Dieu, les oracles réduits à notre taille, formulés clairement, uniformément, avec détails dans les catéchismes, dans les livres de piété, dans les instructions et les sermons, en sorte que les personnes les plus ignorantes, les intelligences les plus rudes peuvent facilement les apprendre. Nous recevons cette divine nourriture des mains des successeurs des apôtres mêmes ; nous sommes donc certains que c’est le pain et le poisson bénits par Jésus-Christ, le pain du froment choisi, sans mélange d’ivraie, d’impostures des hommes ; nous savons que c’est la pure doctrine de Jésus-Christ, parce que les apôtres l’ont reçue et apprise immédiatement de Jésus-Christ, et que leurs successeurs la maintiennent intacte, telle qu’ils l’ont reçue d’eux ; nous sommes sûrs, en un mot, que nous entendons la véritable parole de Dieu, que nous sommes ses vrais disciples, sa seule école.

Avec la nourriture de la doctrine céleste nous avons encore en abondance celle de la grâce. Avec le pain de l’entendement, nous avons encore le pain de la vie dans l’usage, libre pour tous, des sacrements. Entrés dans cette Église par le Baptême ; nous avons la Pénitence, pour recouvrer la grâce perdue ; nous avons l’Eucharistie, dans laquelle nous recevons son auteur même ; nous avons la Confirmation, qui nous remplit de courage durant la vie ; l’Extrême-Onction, qui nous fortifie à la mort ; le Mariage, qui sanctifie la famille ; l’Ordre, qui élève et perpétue le sacerdoce de Jésus-Christ. Comme la manne du désert convenait à tous les goûts, de même la grâce, dispensée par les sacrements, est adaptée à tous les besoins de l’homme spirituel ; elle s’adapte à toutes les complexions, à toutes les faiblesses ; c’est le baume pour toutes les blessures, la médecine de toutes les infirmités.

Ce n’est pas vainement que Jésus-Christ a dit dans la personne des apôtres, à leurs successeurs, à nos évêques, à nos pasteurs : « Donnez vous-mêmes à manger à cette foule : Vos date illis manducare. » Cette parole divine a, dans l’Église catholique, un écho toujours durable et toujours puissant. Comme elle rappelle toujours à nos pasteurs l’obligation qu’ils ont de nous paître, de même elle inspire aux fidèles la confiance qu’ils le seront toujours. Elle lie pour jamais les pasteurs aux brebis et les brebis aux pasteurs, par les chaînes d’un sentiment spirituel. Ainsi, dans les prêtres zélés, nous en possédons qui nous corrigent quand nous faisons mal, qui nous cherchent quand nous sommes égarés, qui nous conseillent dans les doutes, qui nous soutiennent dans les tentations, qui nous consolent dans l’affliction, qui nous guident quand nous sommes incertains de la route, qui nous assistent dans les craintes de la mort, qui nous font échapper à l’enfer, qui abrègent nos peines dans le purgatoire, qui nous ouvrent les portes du ciel. Dans l’Église catholique, nul danger que les aliments spirituels nous manquent. Les sept corbeilles sont toujours pleines, les dispensateurs toujours prêts, le pain et le poisson toujours préparés : nous pouvons à chaque heure manger, nous nourrir de la céleste manne, que ce soit une nécessité ou un plaisir pour nous. Malheureux, que l’hérésie a séparés de nous, vous mourez de faim à la vue de cette abondance de la maison de Celui qui fut aussi votre Père, de ces aliments inépuisables où se rassasient et les âmes sublimes qui prennent rang parmi les enfants choisis, et les plus humbles serviteurs de Dieu! Ah ! retournez à la maison paternelle que vous avez abandonnée pour votre malheur. Venez partager les biens patrimoniaux dont le peuple catholique dispose en maître, comme le premier-né, heureux d’être toujours resté en la compagnie de son tendre Père et de lui avoir toujours obéi. Hâtez-vous d’accourir à la table commune réparer les forces que vous avez perdues par une si longue abstinence ; il y a place pour tous et toujours. Vous mangerez avec nous, et vous serez rassasiés comme nous.

SECONDE PARTIE.

Il n’y a peut-être rien dans l’Évangile de plus touchant que ces paroles prononcées par le Sauveur dans ce désert : « Je me sens mourir de compassion à la vue de cette multitude qui, pour me suivre, est restée trois jours sans manger, et n’a point de nourriture pour se restaurer. Ah ! je ne peux consentir à ce qu’elle se retire dans ce dénûment ; elle tomberait en chemin de faiblesse. » Nous connaissons, mes frères, par ces paroles du Sauveur de quelle trempe est son cœur. Ce doux Jésus ne renvoie personne sans le soulager. Ah ! fasse le Ciel que tous les hommes accourent à ses pieds ! Comme il les accueillerait avec bonté, les nourrirait de sa grâce, les enivrerait de son amour ! Le Sauveur, dit saint Ambroise, nous a révélé par cette tendresse pour le peuple juif qui le suivait, son ardent désir de guérir les infirmités, du peuple chrétien. Dès cette heure il bénit et brise le pain de la doctrine et des sacrements ; il multiplie ce pain divin dans les mains des successeurs des apôtres ; il leur ordonne de le distribuer à tous sans exclusion ; il est, dès cette heure, le restaurateur et le père de tous. Si donc nous sommes faibles, si le plus léger choc de la tentation nous abat ; si nous nous sentons oppressés par la langueur spirituelle, incapables de nous tenir sur pieds, ne pouvant que tomber sur notre route si souvent, que le nombre de nos chutes, dans la carrière de la vie, est égal au nombre de nos pas, à qui devons-nous attribuer la cause de tant de misères ? Ce n’est, certes, pas à la divine bonté qui, dans l’Église catholique où elle nous a réunis, et par les mains de ses ministres pour nous le faire distribuer, prépare toujours l’aliment de sa grâce, source de toute force et de toute vigueur. C’est notre faute à nous seuls, puisque nous ne voulons pas même nous donner la peine d’étendre la main pour recevoir la nourriture qui nous est si libéralement offerte.

Si les hérétiques sont coupables de ne pas accourir du sein de leurs Églises menteuses vers l’unique Église dispensatrice de la vérité et de la grâce dont ils sont privés, combien sont plus coupables les catholiques qui les ont si près d’eux, et ne s’en soucient pas ; qui les trouvent partout sous leurs mains, et les méprisent : ils ont la faculté d’entendre la parole de Dieu, et ils ne l’écoutent point ; de recevoir les sacrements, et ils ne les fréquentent pas ! Hélas ! il y a pour ainsi dire dans chaque contrée catholique deux contrées différentes. À côté de la mystique cité de Dieu édifiée par l’amour divin, se trouve la cité du démon fondée par l’amour propre de l’homme. Jérusalem renferme Ninive et Babylone, les pécheurs et le peuple élu, les vrais chrétiens, les témoins vivants de la sainteté de la loi et de la vérité de la foi ! Ce peuple saint et exemplaire fréquente les églises, participe aux sacrements, suit avec une admirable dévotion et une constance invincible toutes les pratiques de la religion, et exerce toutes les œuvres de la charité. Mais, hélas, si le peuple pécheur qui vit à ses côtés, se dit catholique ; en vérité il n’appartient pas à l’esprit de l’Église catholique, il en est au contraire le déshonneur. Profane dans ses pensées, libre dans ses discours, léger dans ses jugements, corrompu et efféminé dans sa manière de vivre, il a l’esprit rempli des préjugés et des maximes du monde ; il ignore les principes de la religion. Comblé de vices, pauvre de vertus, vous le voyez accourir en foule aux divertissements, aux jeux, aux parties de plaisir, aux promenades, aux spectacles. Il ne va aux églises que pour les profaner par le luxe de ses habits, par la licence de son babil, par l’effronterie de ses regards, par l’indécence de sa tenue, par le scandale de ses irrévérences, par le sacrilège de son irréligion. Il reste donc à jeun au milieu de l’abondance, de la profusion de la nourriture spirituelle et de tant de moyens d’édification et de salut ; c’est pourquoi il est toujours faible, il rampe sur terre, et peut-être git-­il honteusement dans la fange de tous les crimes.

Ah ! pauvres misérables ! Il viendra aussi pour vous cet instant terrible où, dans la solitude de votre mérite absent, seuls avec l’infâme cortège de vos vices, vous vous présenterez au tribunal de Jésus-Christ. Nul de vous ne pourra se soustraire à son terrible appel. Jésus-Christ vous dira donc, comme vous l’assure saint Ambroise : Et vous aussi, catholique, vous aussi ecclésiastique, religieux, vous vous trouvez devant moi dans l’attitude du pécheur et du coupable ?  Quoi ! n’étiez-vous pas dans mon Église, ne vous avais-je pas fait nombre sans mérite aucun de votre part, ne vous avais-je pas comblé de toutes mes grâces ? Ne vous ai-je pas laissé, préparé en abondance, le pain de ma doctrine et de mes sacrements ? Mes ministres ne furent-ils pas toujours prêts à vous le partager selon mes ordres ? Pourquoi donc votre nudité spirituelle ? Pourquoi votre vie entière n’a-t-elle été qu’un tissu de scandales et de péché, sinon parce que vous avez refusé les dons de ma libéralité et de mon amour, et parce que, de tant de moyens que je vous avais fournis pour votre salut, vous n’avez pas voulu en choisir un seul pour vivre en chrétien ? Eh bien, vous n’avez pas voulu de ma grâce, vous n’aurez pas non plus de ma gloire. Vous avez refusé le pain de ma bénédiction et de ma miséricorde, vous brûlerez au feu de ma malédiction et de ma justice. Vous préférâtes servir le démon comme un maitre ; qu’il soit à présent votre bourreau ! Vous avez fidèlement suivi ses inspirations, allez maintenant partager son châtiment. Vous avez méprisé mon paradis, voilà l’enfer ouvert sous vos pieds ; ce sera votre éternelle demeure.

Ah ! chrétiens, devenons sages tandis qu’il en est temps encore. Persuadons-nous bien que notre Dieu est un Dieu dont la justice est infinie comme sa miséricorde ; on ne méprise pas impunément les privilèges, les grâces dont il nous a comblées dans l’Église. Soyons bien certains que notre jugement sera mille fois plus sévère que celui des peuples malheureux nés dans le sein du paganisme, du mahométisme, de l’hérésie ; que notre enfer sera d’autant plus atroce, que les moyens mis à notre disposition pour l’éviter, ont été plus extraordinaires, plus efficaces et plus abondants ; et n’oublions pas que la grandeur et la profusion des bienfaits dont Dieu nous comble à présent, sera la mesure terrible de ses châtiments. Pensons donc que nous avons une mort à subir, un compte strict à rendre, une âme à sauver. Allons souvent écouter la parole divine ; fréquentons les sacrements, profitons de la grâce que le Seigneur nous offre à présent avec tant de libéralité, afin que, fortifiés, raffermis par cette divine nourriture, nous puissions, comme Élie, marcher sans danger jusque vers la céleste montagne et parvenir à la gloire du ciel. Ainsi soit-il !



[1] Jésus-Christ fit ce miracle sur une petite montagne du désert qui se trouve entre Capharnaüm et Bethzaïde, peu avant la pâque de l'année 82° de son âge. Les quatre évangélistes le rapportent ; mais on en lit la narration qu'en fait saint Jean à la messe du Ive dimanche de Carême. Le Sauveur fit un pareil miracle environ un an plus tard, mais dans des circonstances différentes, rapporté par saint Matthieu et par saint Marc. L'endroit de cette seconde multiplication des pains fut la montagne même de la Judée, on, environ deux ans auparavant, le Sauveur avait fait le célèbre discours de la montagne; et ce lieu s'appelle encore aujourd'hui la montagne de Jésus-Christ, parce qu'il y prêcha et s'y retira pour prier.

[2] Il rend grâce à son Père de la puissance qui lui a été donnée comme homme, de faire des miracles. Il prie les yeux élevés vers le ciel pour montrer, dit saint Chrysostome, qu'il n'était pas l'ennemi de Dieu, comme les Juifs l'en avaient déjà plus d'une fois accusé, mais que c'était Dieu lui-même qui l'avait envoyé, et que tout ce qu'il faisait, il le faisait conformément à sa volonté. Enfin, comme il voulait faire voir que son pouvoir s'étendait à toutes les créatures et que toutes choses étaient soumises à son empire, il se sert, dans cette circonstance comme dans d'autres, des créatures pour opérer ce prodige, au lieu de créer du pain de rien ou de prendre du pain déjà existant pour en rassasier le peuple.

[3] Il montra par ce fait la vérité de cette parole de l'Évangile, qu'il avait, une année auparavant, prononcée en ce même lieu: « Plus l'homme s'oublie soi-même pour penser à Dieu, plus Dieu vient au secours de l'homme; celui qui cherche avant tout le royaume de Dieu et sa grâce, vrai soutien de l'âme, ne  manque pas d'être abondamment pourvue de Dieu des choses nécessaires au corps. »

[4]  Il ne sert à rien de le nier, le protestantisme est tombé en pleine indifférence. Comme les dogmes les plus essentiels sont devenus de simples opinions, le premier des sacrements n'est plus qu'une stérile cérémonie à laquelle on n'ajoute plus aucune importance. Dans plusieurs endroits de l'Angleterre, on ne baptise plus qu'à l'eau de rose, ou avec de l'eau de Cologne : on arrose les enfants par bandes, avec le danger que l'aspersion ne les atteigne pas tous ; on n'a pas soin de prononcer la forme au même moment où l'on applique la matière ; ou bien une personne prononce les paroles et une autre verse l'eau. Voilà pourquoi on les baptise sous condition quand ils embrassent la religion catholique.