SERVIAM 

Lettre d’informations sur les relations entre l’église conciliaire et le judaïsme.                                                           

Enfin il leur envoya son fils, en disant, ils respecteront mon fils. Mais quand les vignerons virent le fils, ils se dirent entre eux : Voici l’héritier; venez, tuons-le et nous aurons son héritage.(S. Matthieu, Chap. XXI, 37-38)


 Numéro 24                                          Parution irrégulière                                   16 Janvier 2010

Un rabbin à Notre Dame de Paris

  En 1835, Frédéric Ozanam suggère à Mgr de Quelen, archevêque de Paris, d’inviter l’Abbé Lacordaire à donner dans la cathédrale Notre-Dame de Paris ses conférences pour l’Avent et le Carême. Elles eurent immédiatement un immense retentissement. Le site internet du diocèse de Paris vient de publier la liste des conférences pour le Carême 2010 :

  Cette année, le Cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, a choisi pour thème le Concile Vatican II : la perspective historique dans laquelle il s’inscrit, l’actualité et la force de ses principaux documents, le sens de la réforme liturgique qui lui est lié et le renouvellement qu’il permet dans l’œcuménisme et dans les rapports de l’Église au peuple d’Israël et aux autres religions.

  Ces conférences ont été confiées à des personnalités : évêques (Mgr Jean-Louis Bruguès ; Mgr Éric de Moulins-Beaufort), prêtres, (P. Matthieu Rougé ; P. Denis Dupont-Fauville), religieux (Fr. Enzo Bianchi, P. Dominique de La Soujeole), laïc (M. Michel Camdessus), mais aussi à un rabbin (Rabbin Rivon Krygier) et à un philosophe (M. Dominique Folscheid).

Dimanche 21 février : Vatican II : ancien ou moderne ?
Mgr Éric de MOULINS-BEAUFORT

Vatican II : pour « un nouvel âge de l’histoire humaine » (Gaudium et spes 54). Il s’agit, dans cette étape programmatique, de situer le Concile dans l’histoire comme un geste inspiré de révélation des enjeux évangéliques de la modernité, comme le comprirent Jean XXIII, Paul VI et les Pères conciliaires. La modernité n’est pas d’abord pour eux un temps de bouleversements et de crises, mais un temps où la chance est donnée au monde de mieux percevoir l’Évangile. Car la vraie fidélité est toujours innovante – il suffit d’observer les actes et les paroles de Jésus pour le comprendre – et le message du Christ essentiellement moderne.

Dimanche 28 février : Parole de Dieu et Écritures saintes
Fr. Enzo BIANCHI – P. Denis DUPONT-FAUVILLE

Le Concile a réconcilié l’exégèse moderne et traditionnelle de la Bible dans une synthèse qui commence à peine à être mise en œuvre. Pour que la Bible soit lue comme Parole de Dieu et que « l’étude de l’Écriture sainte » devienne vraiment « l’âme de la théologie » (Dei Verbum 24), il faut changer son regard sur la « lettre » et en découvrir « l’esprit ».

Dimanche 7 mars : L’histoire du salut
P. Dominique de La SOUJEOLE – M. Michel CAMDESSUS

Les deux grands textes du Concile sur l’Église, Lumen Gentium et Gaudium et spes, sont traversés par le souffle de l’histoire et de son accomplissement, car la création toute entière est destinée au salut. Il s’agit de rappeler les affirmations majeures de ces deux « constitutions conciliaires » par lesquelles l’Église a traduit pour elle-même et pour le monde sa foi en l’action de Dieu dans le cosmos et dans l’histoire.

Dimanche 14 mars : Réformer la liturgie ?
P. Matthieu ROUGÉ

La réforme liturgique est la partie la plus visible et la plus commentée, pas toujours la mieux lue, du Concile Vatican II. Réformer la liturgie ne consiste pas à faire un pas vers le monde, mais à traduire la célébration du mystère chrétien dans une authentique fidélité. Quel est l’esprit de la liturgie ? Quels fruits a produit Vatican II et que peut-on en attendre encore ?

Dimanche 21 mars : Enracinement et ouverture
Rabbin Rivon KRYGIER – M. Dominique FOLSCHEID

Les Déclarations de Vatican II sur la permanence d’Israël, sur l’œcuménisme, sur le dialogue interreligieux, sur la liberté civile de religion sont le fruit d’un nouvel enracinement et d’une ouverture. La reconnaissance d’Israël comme partie intégrante du dessein de salut a permis de renouer les liens spirituels de l’Église catholique avec le peuple juif après la shoah. Ce renouveau est inséparable de l’ouverture à l’œcuménisme, des rencontres interreligieuses comme celle d’Assise et du dialogue avec les humanismes séculiers.

Dimanche 28 mars (Rameaux) : Vatican II devant nous
Mgr Jean-Louis BRUGUÈS

La réception de Vatican II depuis plus de quarante ans par l’Église universelle, à travers le ministère de Jean-Paul II et de Benoît XVI, comme par les Églises particulières, par exemple à Paris, et l’écho du Concile largement au-delà de l’Église, manifestent sa riche substance spirituelle et pratique. Même si certains passages paraissent datés, l’actualité de Vatican II est plus vive encore au début du 21ème siècle pour l’avenir de l’Église et du monde qu’au moment de sa promulgation.[1]

Le pseudo-cardinal André Vingt-Trois, lors des conférences de Carême 2008, dans la cathédrale

Notre Dame de Paris. Notez l’abominable ”autel”, commandé par feu le Cardinal Lustiger

en 1989,  derrière les deux conférenciers.

  Les thèmes de ces conférences sont fort intéressants car ils soulignent ô combien la nouvelle religion conciliaire s’est éloignée de la véritable religion catholique. Mais nous ne traiterons pas des thèmes des conférences mais seulement de quelques uns des conférenciers dans ce présent numéro de Serviam.

  Tout d’abord, commençons par Michel Camdessus. Nous avions déjà parlé de ce personnage dans le numéro 20 de notre lettre Serviam qui était consacrée à la rencontre interreligieuse organisée à Cracovie du 6 au 8 septembre 2009 par la communauté Sant’Egidio fondée par Andrea Riccardi. Michel Camdessus, Gouverneur honoraire de la Banque de France, ancien directeur du FMI de 1987 à 2000, avait notamment dit, en conclusion de son discours :

Au-delà même d’un code éthique, il s’agit aussi de rechercher ensemble, à la lumière de nos traditions, les éléments d’une définition d’un bien commun mondial vers lequel l’humanité puisse converger. Il pourrait s’agir :

  - du combat partout pour le respect de l’homme dans sa dignité et ses cultures ;

  - d’une réforme de nos États, limités certes dans leur rôle mais exerçant toutes leurs responsabilités au service du bien commun et de la promotion des plus défavorisés ;

  - d’un nouveau modèle économique au sein duquel les finances gérées dans la transparence, la justice et la solidarité serviraient un développement véritablement soutenable ;

  - d’une gouvernance mondiale, enfin, au service de ce bien commun universel et de la solidarité entre les hommes.[2]

Vient ensuite Dominique Folscheid. Il a soutenu en 1985, à l'université de Paris-IV Sorbonne, une thèse de Doctorat sur L'esprit de l'athéisme et son destin. Il est devenu ensuite professeur de philosophie générale, à dominante éthique et politique, à l'université de Rennes-I, puis à celle de Marne-la-Vallée, devenue Université Paris-Est en 2007.

Ses principaux thèmes de recherche sont :

-          Thèmes de recherche Éthique de la médecine et des soins

-          Médecine moderne et médecine traditionnelle africaine

-          Anthropologie philosophique

-          Problèmes de la sexualité contemporaine, Philosophie de la religion

Voici quelques uns de ses ouvrages ou articles :

-          La dignité humaine, PUF, "Débats philosophiques", 2005

-          L'esprit de l'athéisme et son destin, Paris, La Table Ronde, 2003

-          Sexe mécanique, Paris, La Table Ronde, 2002

-          "Porno" et "Désir", Dictionnaire de la pornographie, PUF, 2005[3]

Dominique Folscheid

  En 2003, il accordait un entretien au magazine ”Psychologies[4], présenté ainsi par la journaliste Isabelle Taubes :

Entretien avec Dominique Folscheid : « Nous devons réinventer la sexualité amoureuse ». Aujourd’hui, on ne fait plus l’amour, on fait du sexe, et loin d’en être satisfaits, on n’a jamais été aussi frustrés, constate le philosophe. Interrogé sur le désir, l’auteur du “Sexe mécanique” dresse un bilan en demi-teinte.

  Voici maintenant l’entretien :

  Psychologies : Que nous apprend la philosophie sur l’état du désir aujourd’hui ?

  Dominique Folscheid : Autrefois, à côté du langage amoureux, nous avions le discours vulgaire destiné à parler crûment du sexe. Ce clivage a disparu. Nous vivons sous l’ordre du sexe, érigé en appareil impérialiste avec ses exigences, sa logique, son vocabulaire, fonctionnant comme un inconscient collectif qui dicte sa loi à notre insu. Le sexuel tend à se réduire à cette activité que l’on appelle « la baise », au « porno » qui ne retient que les corps, sans nom, sans visage, et qui exclut l’amour. Le mot « sexe » est devenu en soi un mot magique, tout puissant, un système en soi où tout est prépensé, préfabriqué. C’est une optique selon laquelle une fille est « bonne » à ça ou non. Elle est jugée en fonction de sa valeur d’être « baisable » ou pas. C’est dire qu’à l’heure où l’on parle de la progression des valeurs féminines, on assiste en réalité à l’émergence d’un néomachisme implacable, d’un phallocentrisme brutal doublé d’une dévalorisation de la femme.

Don Juan nommait, comptait ses conquêtes successives. Il prenait le temps de les séduire et lui-même était séduit par elles. Le « baiseur » moderne ne se donne pas cette peine : il agit sur des corps indéfinis, indénombrables, sans identité. Il produit des « actes de sexe », sans relation personnelle, sans amour.

 Psychologies :  Notre société est-elle hyperdésirante ou, à l’inverse, le désir est-il en panne ?

Dominique Folscheid : Je dirais que nous vivons à la fois une ère de désir extrême – il y brille de tous ses feux – et, paradoxalement, une situation de misère sexuelle, due au fait que le désir se présente actuellement comme un besoin naturel, devant à tout prix être satisfait sous peine d’entraîner un manque insupportable. Or le désir, contrairement au besoin – manger, boire, etc. – est infini. C’est une énergie psychique impossible à combler. Décréter qu’il est un besoin légitime revient à créer une situation de frustration permanente. Surtout, ce point de vue ne peut que déboucher sur une dévalorisation de l’autre, réduit au rôle d’objet sexuel destiné à notre jouissance. Il devient impensable qu’il veuille se refuser, d’où, souvent, l’étonnement des violeurs. D’où aussi, dans les quartiers chics, l’utilisation de drogues chimiques qui ôtent toute velléité de résistance à la proie convoitée.

Psychologies :  Comment mettre fin à cette situation ?

Dominique Folscheid :Il est urgent de réintroduire le langage amoureux dans le champ du sexuel. Et les médias ont leur part de responsabilité, car ils sont les premiers à véhiculer ce discours cru du sexe, cette « sexophonie ». Il ne s’agit pas d’un retour à l’idéal romantique ni à l’idée abstraite de l’amour pur. Mais nous devons réinventer la sexualité amoureuse, recommencer à la penser en termes de rencontre, de relation entre des êtres, des personnes ayant un nom, un visage.

  Dominique Folscheid nous semble donc être une personne tout à fait qualifiée pour être conférencier à Notre Dame de Paris lors du Carême. Le lecteur, un peu attardé, pourra certes s’étonner de ce choix, disons un peu osé. Il se demandera peut-être : ”N’y avait-il pas de candidats meilleurs que Dominique Folscheid dont les propos semblent peu catholiques ? ” Rassurons-le tout de suite. Le Cardinal Vingt-Trois sait ce qu’il fait. Et il a assigné à Dominique Folscheid le rabbin Rivon Krygier pour mener à bien sa conférence. Alors rassuré ???

  Le lecteur se frotte maintenant les yeux... Un rabbin, conférencier de Carême dans une cathédrale ??? Pourquoi pas un pape dans une synagogue ?

  Il est évident que si Ratzinger-Benoît XVI se permet de visiter régulièrement les synagogues du monde entier (prochainement, il devrait se rendre dans celle de Rome, après avoir déjà été dans celles de Cologne et de New-York) et d’y tenir des discours (rassurez-vous, aucunement avec l’intention de convertir les Juifs, ”nos frères aînés dans la foi”), on ne voit pas pourquoi un rabbin ne pourrait pas alors lui aussi intervenir dans un édifice catholique...

  Par conséquent, le très philosémite ”Cardinal” André Vingt-Trois, digne successeur du ”Cardinal” Lustiger, a surement du trouver tout naturel d’inviter un rabbin parler pendant le Carême.

  Le lecteur, aimant chercher la petite bête, pourrait remarquer que le Carême, ”jeune de quarante jours, est une imitation de celui de Notre-Seigneur, quoiqu’il ne s’observe pas à l’époque où l’Évangile place le jeûne dominical. Notre-Seigneur commença le sien aussitôt après son baptême, et ce dernier évènement eut lieu dans les premiers jours de janvier. Mais l’Église a voulu placer ce jeûne de quarante jours au temps qui précède la fête de Pâques, afin de nous préparer, par une longue pratique de la mortification, à célébrer dignement le glorieux anniversaire de la résurrection de Jésus-Christ”.[5] Par conséquent, il semble assez étrange qu’un rabbin – qui ne croit donc pas en la divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ – soit appelé à prendre la parole devant des catholiques pendant ce temps sacré.

  Découvrons donc maintenant qui est le rabbin Rivon Krygier. Il dirige Adath Shalom[6],  la communauté massorti de Paris. Le judaïsme massorti est à classer entre le judaïsme orthodoxe et le judaïsme libéral. Appelé judaïsme conservateur aux États-Unis où il est né, le judaïsme massorti compte aujourd’hui environ 800 communautés réparties dans le monde entier. Le mouvement massorti ”ordonne” des femmes rabbins, fait sévèrement condamné par le judaïsme orthodoxe.

Le rabbin Krygier

  Le rabbin Krygier est très introduit dans le microcosme du dialogue interreligieux, plus particulièrement celui entre les juifs et les chrétiens.  On trouve plusieurs articles du rabbin Krygier dans la revue Sens de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France. Signalons, par exemple :

-          « Paul et Israël, du retranchement à la greffe » (à partir d’une communication à l’Assemblée nationale des Amitiés judéo-chrétiennes de France, à Montpellier, 5 juin 2006), dans : Sens, avril 2007, pp. 195-220.

-          « ”La Promesse” : Un jalon pour le dialogue » (Intervention lors de la réunion de l’AJCF à l’Institut Catholique de Paris, le 16 novembre 2007, en mémoire du Cardinal Lustiger) dans Sens, février 2008, pp. 109-112.[7]

  Citons seulement le début de sa conférence sur Saint Paul :

  Paul, considéré à bien des égards comme le père de la « théologie de la substitution », demeura-t-il à jamais la « pierre d’achoppement » entre juifs et chrétiens ? À mon sens, la justesse du jugement porté dépend largement de la prise de conscience qu’il y a désormais non plus un mais trois « Paul », et de la vigilance à ne pas les réduire l’un à l’autre. Je ne parle pas de distinction faite par la critique moderne entre les diverses Épîtres du Nouveau Testament. La perspective adoptée ici est résolument théologique :

  1. Il y a le Paul historique, celui qui a agi, et écrit ce qu’il a écrit en s’adressant aux uns et aux autres. Ce qu’il a véritablement pensé, dans le contexte de son époque et de son lectorat, nous ne le saurons jamais assurément. Pour autant, muni du nouveau sens historico-critique et de l’enrichissement de nouvelles connaissances, il est désormais possible de mettre en perspective sa pensée et ainsi la « désenclaver ». Cet effort de relecture et de reconstitution est une nécessité et un défi permanent pour une quête soucieuse d’authenticité. La tâche est accomplie notamment avec rigueur et détermination par notre ami Jean-Pierre Lémonon qui nous honore aujourd’hui de sa présence.

  2. Il y a le Paul tel qu’il a été lu et abondamment interprété par les communautés et églises chrétiennes à travers l’histoire, et dont il a été élaboré une théologie, une dogmatique et une pratique. Ce Paul – il faudrait parler du paulinisme – est globalement celui qui a fait le plus souffrir le peuple juif, avec des pics de virulence, depuis Ignace d’Antioche, Marcion qui défendit un canon presque exclusivement paulinien épuré de l’Ancien Testament, suivi d’Augustin et plus tardivement d’autres théologiens radicalement anti-juifs tels Luther. Le judaïsme est réduit alors à la caricature selon les schémas dichotomiques que l’on sait : peuple et religion de la Loi et non de la Foi, de la chair et non de l’esprit, de l’orgueilleuse conception du salut par le mérite et les œuvres et non de l’humble conception du salut par la grâce moyennant la foi, du peuple déchu et du Verus Israel seul héritier des promesses... C’est contre ce Paul-là qu’écrit encore notre ami Shmuel Trigano. On ne peut éluder ce paulinisme qui a si durablement nourri le mépris et marqué les esprits, car en bonne part, hélas, il les habite encore, avec toute la problématique de la dénégation que l’on sait. Je montrerai tout à l’heure que cette lecture n’est pas encore pleinement dépassée, y compris à en juger des documents récents les plus avancés et les plus autorisés des Églises.

  3. Il y a enfin le troisième Paul : celui que chrétiens et même juifs tentent de générer, en relisant le premier, en s’émancipant du second et en s’éclairant à l’exigence morale et spirituelle de l’après-Shoa et l’après-Vatican II. Il s’agit de mieux cerner les racines juives de Paul, mieux reconnaître les ambiguïtés et ambivalences du discours paulinien qui donnent droit à de nouvelles lectures ou interprétations, relever les lignes de continuité et non plus seulement de fracture. Enfin, il s’agit de réinterroger la perspective « eschatologique » de réconciliation, avec, comme le souligne le Père Jean Dujardin, tout le champ des possibles enveloppé dans le « mystère (de l’endurcissement) d’Israël » énoncé par Paul dans sa fulgurante inspiration (cf. Rm 11,25). Ce travail laisse entrevoir la perspective d’une symbiose entre juifs et chrétiens qu’il reste à inventer en l’arrachant aux préjugés triomphalistes. En définitive, il s’agit de discerner chez Paul, par-delà et malgré Paul, ce qui à la lueur de ces nouvelles balises lumineuses, et après épuration des scories conjoncturelles, conserve toute sa teneur spirituelle.

  Observons que cette entreprise de reconfiguration en un troisième Paul/pôle passe sur un plan herméneutique par une exégèse « synthétique » des Écritures et non purement « analytique », en ce sens qu’il est expressément pris en compte le paramètre externe de lecture que constitue l’impératif de fraternité judéo-chrétienne. Celui-ci doit constituer une véritable boussole qui oriente l’interprétation du texte, ce que les chrétiens dénomment franchement « Saint-Esprit » et qui, pour les juifs, revient à la discrète inspiration (esprit de sainteté, la captation de la volonté divine) combinée à la sagesse créative que produit l’oralité de la lecture, à savoir la malléabilité qui doit permettre incessamment de remettre en adéquation le message des Écritures à la réalité perçue. Ce n’est pas faire violence aux textes que de confesser que la « vérité spirituelle des Écritures » ne peut émerger que dans la rencontre entre l’esprit qui habite le texte (et tout à la fois le coiffe) et celui de la communauté lectrice. La conscience et la volonté délibérées et légitimées de placer le texte sacré en une telle perspective synergique sont le signe même de la modernité religieuse.

  Les ”douze points de Berlin”[8], publiés en 2009, demandent aux chrétiens de ”reconnaître la profonde identité de Paul en tant que Juif de son époque et en interprétant ses enseignements dans le contexte du judaïsme du premier siècle.” Le rabbin Krygier demande de revoir le personnage et l’enseignement de saint Paul en ”s’éclairant à l’exigence morale et spirituelle de l’après-Shoa et l’après-Vatican II”. Dans tous les cas, c’est la disparition de la véritable théologie catholique qui est ici orchestrée et mise en œuvre par des pseudo-catholiques auxquels collaborent avec joie nombreux juifs tels le rabbin Krygier.

  Voici la fin de la conclusion de la conférence du rabbin Krygier sur Saint Paul.

  En effet, le refus des juifs éclaire et révèle l’inachèvement des chrétiens et du christianisme. Mais ajoutons que pour faire expérience de la vérité chrétienne, il faut pour les juifs se défaire de l’accusation d’usurpation et la remplacer désormais par celle d’héritage, et congédier la notion de substitution au profit de celle d’élargissement ou d’agrégation . L’universalisation messianique des chrétiens éclaire et révèle l’inachèvement des juifs et du judaïsme. La séparation en deux voies est donc porteuse de richesse. Corollairement au travail de relecture de « Paul », il y a du côté juif une nécessité de relire les textes de la Tora écrite et orale et de se défaire de la vision exclusiviste. Il nous faut juifs et chrétiens nous émanciper de « l’enfermement » (cf. Rm 11) dans l’antagonisme qui s’est imposé aux origines lorsque prévalait une logique de dissociation, pour nous atteler à celle de l’association pressentie dans la métaphore de la greffe, qui n’est autre que la logique d’amour fraternel, celle de la réconciliation eschatologique qui ne doit être ni confusion ni absorption. J’aime à dire en langage logique et mathématique qu’il nous faut passer de la disjonction (A ou B) à la conjonction (A et B), de la division (A : B) – la vérité de l’un est inversement proportionnelle à celle de l’autre – à la multiplication (A x B) – la vérité de l’un amplifie celle de l’autre.

  En récusant avec le premier Paul la Loi juive comme moyen de salut, l’Église s’était sentie contrainte de fonder globalement sa sotériologie sur l’impuissance humaine. La grâce et la foi ont été érigées en substitution au mérite et à la loi. C’est maintenant de cette prémisse de l’incapacité, celle d’Israël comme la sienne propre, dont elle pourrait, avec le troisième Paul, s’émanciper. Pour y atteindre au plan théologique, cœur de la problématique, il conviendrait de se dépêtrer de la doctrine unijambiste de la justification (grâce ou œuvres seules) pour célébrer conjointement, avec Paul et Hillel, celle de la « loi de foi ». Dès lors, l’Église pourrait se rattacher à une doctrine du salut « par le Christ seul », comme la Synagogue au salut « par la Tora seule » sans se désavouer l’une l’autre puisque aussi bien, elles incluent en leur cœur, en convergence, l’impératif de l’amour et l’espérance de la délivrance, nourris de la conviction que nous sommes venus au monde non pour y mourir mais pour y naître.

  Le rabbin Krygier énonce que la Synagogue et l’Église pourraient être chacune un moyen de salut ”sans se désavouer l’une l’autre”. Ceci contredit évidemment le véritable enseignement catholique qui enseigne qu’hors de l’Église Catholique, il n’y a point de salut.

[La très sainte Église romaine] croit fermement, professe et prêche qu’aucun de ceux qui se trouvent en dehors de l’Église catholique, non seulement païens, mais encore juifs ou hérétiques et schismatiques, ne peuvent devenir participants de la vie éternelle, mais iront « dans le feu éternel qui est préparé pour le diable et ses anges » (Mt 25,41), à moins qu’avant la fin de leur vie ils ne lui aient été agrégés ; elle professe aussi que l’unité du corps de l’Église a un tel pouvoir que les sacrements de l’Église n’ont d’utilité en vue du salut que pour ceux qui demeurent en elle, que pour eux seuls jeûne, aumônes et tous les autres devoirs de la piété et exercices de la milice chrétienne enfantent les récompenses éternelles, et que personne ne peut être sauvé, si grandes soient ses aumônes, même s’il verse son sang pour le nom du Christ, s’il n’est pas demeuré dans le sein et dans l’unité de l’Église catholique.

Concile œcuménique de Florence, Bulle Cantate Domino, 4 février 1442.

”Par cela même qu’on établit la liberté de tous les cultes sans distinction, on confond la vérité avec l’erreur et l’on met au rang des sectes hérétiques et même de la perfidie judaïque, l’épouse sainte et immaculée du Christ, l’Église hors de laquelle il n’y a pas de salut.” Sa Sainteté Pie VII, Encyclique Post tam diuturnas, 29-4-1814

 Cet enseignement constant de l’Église est, comme le fait justement remarqué le rabbin Krygier, remis en cause depuis la ”Shoah” et le pseudo-Concile Vatican II et particulièrement la déclaration Nostra Ætate, véritable brigandage opéré par des infiltrés au sein de l’Église Catholique et de leurs complices extérieurs (American Jewish Committee, ...).

  Une des preuves que cet église conciliaire issu de Vatican II n’est pas la véritable Église Catholique est son refus de convertir les Juifs et donc de les écarter de la seule voie de salut. C’est ce qui est très bien rendu dans cette interview[9] du rabbin Krygier à Paris Notre-Dame, ”le journal de l’Église en mission à Paris” (sic... et la mission envers les juifs ???)

  Rabbin Rivon Krygier : « Le dialogue avec des chrétiens m’a éclairé » 

   Aujourd’hui, un certain nombre de juifs sont engagés dans le dialogue avec les chrétiens. Quelles sont leurs motivations ? Quel regard portent-ils sur Jésus ? Entretien avec l’un d’eux, le rabbin Rivon Krygier, responsable de la communauté massorti (« traditionnelle ») Adath Shalom (Assemblée de la Paix) dans le 15e.

P.N.-D. : Vous êtes juif. Pourquoi le dialogue avec les chrétiens est-il important pour vous ?

Rivon Krygier – Nous sommes à l’ère de la mondialisation. Nous ne pouvons plus nous ignorer. Les religions, les croyants doivent apprendre à se connaître et à dialoguer. L’actualité nous montre tous les jours combien les risques de conflits religieux sont importants. Pour les éviter, pour nous libérer de nos a priori, nous avons absolument besoin de dialoguer. Je crois aussi que nous avons tous aujourd’hui conscience qu’il existe une certaine relativité de la vérité. Il ne s’agit pas d’indifférentisme ou de relativisme… Disons simplement qu’il existe de vrais trésors spirituels dans chaque religion et que nous pouvons nous enrichir de la spiritualité de l’autre grâce au dialogue. Les spiritualités s’éclairent et peuvent nous aider à mieux comprendre notre propre religion tout en construisant la fraternité universelle voulue dans le projet ultime de nos religions respectives.

P.N.-D. : Dans votre foi juive, qu’est-ce que le dialogue avec les chrétiens vous apporte ?

R. K. – Beaucoup et toutes sortes de choses. Mais donnons un exemple : l’étude des évangiles et le dialogue avec des chrétiens m’ont beaucoup éclairé sur ma propre tradition. De fait, dans sa mémoire ou dans son culte, le christianisme a gardé beaucoup de coutumes juives qui ont été complètement abandonnées dans le judaïsme qui continuait d’évoluer. Je pense par exemple à la veillée pascale qui traditionnellement, dans l’Église, durait toute la nuit. En fait, c’était une tradition juive essentielle, mais celle-ci a été abandonnée et oubliée. Aujour­d’hui, le repas pascal doit absolument s’achever avant minuit. Le christianisme permet souvent de retrouver nos racines ! Or on dit le plus souvent que c’est plutôt le christianisme qui retrouve ses racines dans ce dialogue.

P.N.-D. : Vous ne reconnaissez pas Jésus comme étant le Messie et le Fils de Dieu. Quel regard portez-vous sur lui ?

R. K. – Pour moi, la question de savoir s’il s’agira d’un retour ou de la venue première du Messie attendu est une « querelle de chiffonnier ». Pour ma part, le jour où il viendra, qu’il s’appelle Shimon ou Jésus, je ne serai pas déçu ! Sur ce point, les chrétiens doivent bien comprendre que les juifs ont une spiritualité messianique qui leur est propre. Celle-ci ne passe pas par la rencontre de la personne nommée Jésus. Les conditions et la fonction de la venue messianique sont pensées et vécues autrement. Nous ne sommes pas « messianocentrés » mais d’abord préoccupés de réformer notre conduite et la conduite du monde par l’accomplissement de la volonté divine. Mais au final, il y a convergence.

P.N.-D. : Comment les Évangiles et la vie de Jésus font-ils écho en vous ?

R. K. – Les Évangiles constituent une vison riche, une réflexion sur le judaïsme. J’avoue que lors­que j’en lis certains passages, je suis très ému par la profondeur et l’humanité du message spirituel. On ressent vraiment le judaïsme de Jésus, sa façon d’in­ter­préter et de vivre la foi juive, à l’école des grands prophètes. Pour moi, en tant que juif, Jésus incarne un homme éperdu de rédemption et de salut. Il a voulu précipiter la venue du royaume de Dieu et s’y est employé tout au long de son existence. Le fait est qu’il n’y est pas parvenu quel que soit le jugement que l’on en porte. En même temps, il a effectivement permis à des millions de non-juifs de par le monde de se lier à la souche d’Israël et à la foi du monothéisme universel selon la promesse faite à Abraham. Il est acquis que Jésus a vraiment déclenché un mouvement spirituel d’une ampleur majeure, fondamentalement respectable (même si l’on regrette la trop longue mésentente entre juifs et chrétiens…) et cela en soi participe du messianisme.

P.N.-D. : À Paris et plus largement en France, peu de juifs semblent s’intéresser au dialogue avec les chrétiens. Pourquoi ?

R. K. – Soyons réalistes. D’une façon générale, les croyants qui s’intéressent à la religion ou aux croyances des autres sont peu nombreux. Et les juifs n’échappent pas à la règle. Il existe d’autres facteurs importants qui ne facilitent pas le dialogue. D’abord, les juifs sont, nu­mériquement, bien moins nombreux que les chrétiens. Il est donc normal qu’ils soient moins représentés dans les lieux de dialogue. Ensuite, beaucoup de juifs ne sont pas pratiquants ou ne s’intéressent pas de près à la religion. Quant à ceux qui ont une quête spirituelle, ils éprouvent le plus souvent le besoin d’approfondir d’abord leur propre tradition. Les communautés juives sont également dispersées et pas aussi bien organisées que l’Église et cela ne favorise pas les rencontres formelles avec d’autres communautés. Enfin, je crois que, lorsque nous commençons à dialoguer, nous devons tous surmonter nos a priori et stéréotypes. J’en ai moi-même fait l’expérience. Pour moi, le christianisme était une religion superficielle, basée seulement sur l’affect, une foi irrationnelle, impliquant le déni du corps, etc. . Grâce au dialogue, non seulement je découvre de grandes richesses spirituelles, mais aussi des hommes et des femmes exemplaires dans leur foi et leurs œuvres, des « justes » selon notre vocabulaire. Leur foi et la mienne ne sont pas rivales mais tendues, main dans la main, vers le royaume de Dieu.

   Enfin, cerise sur le gâteau, la présence du rabbin Krygier dans une loge maçonnique, où ce dernier embrasse un imam, beau symbole qui fait tirer une petite larme au rédacteur de l’article que nous publions en annexe.

   En ces temps où tout s’accélère pour la mise en place de la religion universelle (voir par exemple, la dernière ”encyclique” de Ratzinger-Benoît XVI), il n’est pas si surprenant que cela de voir un rabbin venir désormais prêcher une conférence de Carême dans une cathédrale.

  Puisse le rabbin Krygier lire un jour les lettres du célèbre rabbin converti, Paul Drach, que ce dernier adressait à ses frères israélites. C’est tout le mal que nous lui souhaitons.

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[1] http://catholique-paris.cef.fr/126-Conferences-de-Careme-a-Notre.html

[2] http://www.nostra-aetate.org/HTML_La-lettre-Serviam/2009/SERVIAM_020.html

[3] Informations tirées du site des Presses Universitaires de France : http://www.puf.com/wiki/Auteur:Dominique_Folscheid

[4] http://www.psychologies.com

[5] Mgr Gaume, Catéchisme de Persévérance, Tome VIII, page 48.

[6] http://www.adathshalom.org/

[7] La vidéo de cette conférence est disponible sur : http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/7/2/module_3375.php

[8] Voir le numéro 22 de Serviam :

 http://www.nostra-aetate.org/HTML_La-lettre-Serviam/2009/SERVIAM_022.html

[9] Interview recueillie par Sylvain Sismondi  dans Paris Notre-Dame, numéro du 21 mai 2009 http://www.catholique-paris.com/article10543,10543.html