SERVIAM 

Lettre d’informations sur les relations entre l’église conciliaire et le judaïsme.                                                           

Enfin il leur envoya son fils, en disant, ils respecteront mon fils. Mais quand les vignerons virent le fils, ils se dirent entre eux : Voici l’héritier; venez, tuons-le et nous aurons son héritage.(S. Matthieu, Chap. XXI, 37-38)


 Numéro 23                                          Parution irrégulière                                   29 Novembre 2009

La repentance de Drancy : 1997-2009

  Le mardi 30 septembre 1997, à Drancy, eut lieu ce qui est aujourd’hui communément appelée ”la déclaration de repentance des Évêques de France”. En effet, à travers le texte lu par Mgr Olivier de Berranger, alors en charge du diocèse de Seine-Saint-Denis, dans lequel est située la ville de Drancy, les évêques de France, évoquant la Shoah, faisaient repentance, reconnaissant officiellement et publiquement que "devant l'ampleur du drame et le caractère inouï du crime, trop de pasteurs de l'Église ont, par leur silence, offensé l'Église elle-même et sa mission. Aujourd'hui, nous confessons que ce silence fut une faute. (…) Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d'entendre cette parole de repentance".

Mgr de Berranger, lisant la déclaration de repentance, à Drancy, en 1997

Mgr de Berranger, lisant la déclaration de repentance, à Drancy, en 1997.

Cette déclaration était le triomphe des thèses de Jules Isaac :

  Force est d’admettre en premier lieu le rôle, sinon direct du moins indirect, joué par des lieux communs antijuifs coupablement entretenus dans le peuple chrétien, dans le processus historique qui a conduit à la Shoah. En effet, en dépit (et en partie à cause) des racines juives du christianisme, ainsi que de la fidélité du peuple juif à témoigner du Dieu unique à travers son histoire, la «  séparation originelle » surgie dans la seconde moitié du 1er siècle a conduit au divorce, puis à une animosité et une hostilité multiséculaires entre les chrétiens et les juifs. Sans nier par ailleurs le poids des données sociales, politiques, culturelles, économiques dans le long itinéraire d’incompréhension et souvent d’antagonisme entre juifs et chrétiens, un des fondements essentiels du débat demeure d’ordre religieux. Cela ne signifie pas que l’on soit en droit d’établir un lien direct de cause à effet entre ces lieux communs antijuifs et la Shoah, car le dessein nazi d’anéantissement du peuple juif a d’autres sources.

  Au jugement des historiens, c’est un fait bien attesté que, pendant des siècles, a prévalu dans le peuple chrétien, jusqu’au Concile Vatican II, une tradition d’antijudaïsme marquant à des niveaux divers la doctrine et l’enseignement chrétiens, la théologie et l’apologétique, la prédication et la liturgie. Sur ce terreau a fleuri la plante vénéneuse de la haine des juifs. De là un lourd héritage aux conséquences difficiles à effacer - jusqu’en notre siècle. De là des plaies toujours vives.

Mgr de Berranger, le rabbin Sirat, le Cardinal Lustiger et le rabbin Sitruk

Mgr de Berranger, le rabbin Sirat, le Cardinal Lustiger et le rabbin Sitruk.

  Si le nom de Mgr de Berranger est souvent attachée à cette déclaration de repentance, par le simple fait qu’il en fut le lecteur, les acteurs principaux de cet acte misérable furent le Cardinal Lustiger et le Père Jean Dujardin. Dans un hommage rendu au Cardinal Lustiger, suite au décès de ce dernier, le Père Jean Dujardin nous retrace la genèse de cette repentance, mettant en lumière l’action du Cardinal :

La démarche de repentance de Drancy

  Je voudrais m'attarder plus longuement sur un événement qui a sans doute marqué, plus que tout autre, les relations du Cardinal avec la communauté juive. Il s'agit de la démarche de repentance de Drancy. Il est plus que probable que le Cardinal avait à l'esprit le souci qu'un jour ou l'autre, d'une façon solennelle, les Chrétiens devaient faire une telle démarche à l'égard du peuple juif, surtout depuis qu'il avait pris une plus vive conscience de la longue et tragique histoire de l'antijudaïsme. Je ne crois pas me tromper en disant que, dans un premier temps, il faisait une très nette distinction entre l'antisémitisme moderne et l'antijudaïsme chrétien. Il trouvait les racines de cet antisémitisme dans le monde païen, qu'il reliait, d'une façon qu'on peut estimer discutable, à la philosophie des Lumières. Quant à l'antijudaïsme chrétien, il ne le connaissait pas très bien et il l'exonérait, d'une certaine manière, de toute responsabilité, alors que les historiens d'aujourd'hui montrent à l'évidence, à la fois la différence entre l'antijudaïsme et l'antisémitisme moderne, mais en même temps la continuité au niveau de l'imprégnation des consciences et même d'un certain nombre de préjugés. Il m'a dit lui-même un jour que, s'il avait mesuré cela au tout début de sa vie sacerdotale, il aurait certainement traversé une assez grave crise, mais il ne me revient pas d'en expliquer les motifs profonds.

  Ouvert à la perspective de la nécessité d'une repentance, il soutenait tous ceux qui l'envisageaient, mais il le faisait avec attention et délicatesse, conscient que le peuple chrétien, dans son ensemble, n'était peut-être pas prêt à une telle démarche. Il est probable que seul le cardinal Decourtray l'avait bien compris. Lors de son arrivée à Lyon, ce dernier se rendit à la maison des enfants d'Izieu, ce qui le bouleversa. Il est plus encore probable que le Cardinal Lustiger fut impressionné par la série des démarches inaugurées par le pape Jean-Paul II, notamment à la synagogue de Rome en 1986.

  Lorsque celui-ci écrivit la Lettre de préparation à la célébration du bimillénaire, en novembre 1994, Tertio Millennio Adveniente, le Cardinal comprit que le moment était sans doute venu d'accomplir ce geste, ce qui fut fait en septembre 1997. Il m'appela au téléphone un peu avant l'été et avant les Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) qui allaient se tenir à Paris au mois d'août. Ayant consulté Rome sur ce point, on lui avait conseillé de bien dissocier les deux moments. Il m'interrogea pour savoir si cette démarche était opportune. Je lui répondis que le temps me semblait venu, que l'acte pouvait être posé surtout dans la perspective du bimillénaire qui s'approchait, même s'il était évident que tous les Chrétiens n'en comprendraient pas d'emblée la signification. Lorsqu'il me demanda si j'accepterais d'animer le groupe de travail qui devait préparer le texte, je lui dis que cela n'était possible qu'à deux conditions.

  Premièrement, que nous puissions avoir accès aux archives, non seulement de Paris, mais aussi de l'Assemblée des Cardinaux et Archevêques (ACA) durant la guerre, afin que le texte rédigé ne fasse l'objet d'aucune contestation historique sérieuse. En ce qui concerne Paris, il me répondit immédiatement oui, et Mgr Louis-Marie Billé, à l'époque Président de la Conférence épiscopale, sollicité, donna également un accord sans réticence pour l'Assemblée des Cardinaux et Archevêques.

  La deuxième condition que je lui posais était que nous puissions, dans ce texte, employer un langage clair, net, sans ambiguïtés, de sorte que l'ensemble de l'opinion publique, bien au-delà du monde chrétien, puisse comprendre la portée et le sens de cette démarche. Je ne sais pas si nous l'avons atteint mais, par la suite, il m'a été donné de recueillir plus de trois cents articles de presse (qui, dans leur ensemble, étaient très positifs), non seulement de la presse française, mais aussi étrangère, notamment américaine, ce qui est peut-être plus surprenant. Le Cardinal me demanda ensuite de constituer une petite équipe de travail et de nous mettre à l'œuvre.

  Les instances romaines consultées par lui, comme je l'ai rappelé plus haut, répondant que cette démarche était tout à fait possible, mais qu'elle ne devait pas interférer avec les Journées Mondiales de la Jeunesse, nous prîmes donc, après réflexion, la décision d'organiser cette journée après les JMJ, en mémoire du cinquantième anniversaire de la déclaration de Seelisberg et dans un lieu particulièrement symbolique, le camp de Drancy. Le premier projet établi fut soumis au Cardinal Lustiger, à Mgr Billé, ainsi qu'à Mgr Poulain, président du Comité épiscopal pour les relations avec le Judaïsme. Le Cardinal en prit connaissance après les JMJ et me demanda s'il pouvait m'appeler pour me faire part de ses réactions durant un séjour que j'effectuais à Jérusalem au cours du mois d'août, ce qu'il fit. Les propos que je rapporte sont des propos de mémoire mais pour l'essentiel il me dit : « c'est un texte très fort ». Il me demanda simplement quelques petites corrections ou quelques précisions. Quant à Mgr Billé, qui m'appela à son tour à Jérusalem, il me donna son accord sans aucune réserve. Il me demanda simplement de venir présenter moi-même le texte à mon retour de Jérusalem lors de la première rencontre élargie du Conseil permanent des Évêques de France, début septembre. C'est ce que je fis. Il ne m'est pas possible d'évoquer en détails, pour des raisons de discrétion, comment s'est déroulée cette séance. Elle ne fut pas facile, malgré des appuis très forts. Le Cardinal garda le silence pendant toute cette réunion, mais visiblement il souffrait beaucoup.

  Après cette rencontre qui n'aboutissait à aucune décision, car de nombreux évêques souhaitaient que ce texte fut retardé dans sa promulgation et débattu à l'Assemblée plénière des Évêques de France à Lourdes au mois de novembre, le Cardinal suscita une réunion plus restreinte entre Mgr Billé, Mgr Poulain et moi-même. Et c'est alors que fut suggérée l'idée — je ne sais plus par qui, je pense qu'elle vint de lui en grande partie — d'en faire, non une déclaration officielle de l'Épiscopat français mais une déclaration d'un certain nombre d'évêques de France, de la région parisienne, et surtout des évêques dans les diocèses desquels il y avait eu pendant la guerre un ou plusieurs camps d'internement sous contrôle du régime de Vichy. Il nous apparut important de souligner cet aspect-là souvent mal connu, car plus de 40.000 Juifs étrangers détenus dans ces camps furent déportés. Il était essentiel de rappeler cette réalité à la conscience des Chrétiens, mais aussi à l'ensemble de l'opinion, puisqu'il n'y avait eu, en France, qu'un seul camp de concentration, le Struthof en Alsace. Drancy devint le point départ de la déportation et, pendant un temps, était sous le contrôle de la police de Vichy. Cette solution n'était pas seulement envisagée pour tourner la difficulté, mais elle visait à mettre en évidence une collaboration beaucoup plus forte entre Vichy et les nazis qu'elle n'était généralement présentée. Ces camps d'internement avaient été mis en place avant la guerre pour accueillir les républicains espagnols qui fuyaient le régime franquiste, mais progressivement ils furent surtout occupés par des Juifs.

  Après cette décision, le Cardinal me dit qu'il allait lui-même contacter chacun des évêques qui, au-delà de la région parisienne, avait eu, dans leur diocèse, des camps pendant la guerre ; ce qu'il fit dans un temps très court. Par la suite, il me confia la responsabilité, non seulement de présenter le texte qu'il leur avait fait parvenir, mais de le défendre ou de m'en expliquer. Ce fut une tâche assez délicate à certains points de vue, et nous eûmes l'occasion, notamment après plusieurs difficultés, de nous retrouver pour tenter de faire le point. Finalement le texte, qui avait été également réexaminé par une commission un peu plus élargi que le Comité épiscopal et largement approuvé par celui-ci, fut adopté pratiquement dans sa version originale à quelques modifications près.

  Ce n'est qu'après nous être interrogés sur l'interlocuteur juif et après réflexion, qu'il fut décidé de l'adresser d'abord au président du CRIF, non pour mettre à l'écart, d'aucune façon, le Consistoire Central et le Grand Rabbin de France, qui furent, bien sûr, tenus au courant ; mais parce qu'il nous semblait plus respectueux de l'ensemble de la communauté juive de nous adresser au CRIF, puisque tous ceux qui, appartenant au peuple juif, avaient été déportés n'étaient pas pour autant tous des observants.

  On peut évidemment discuter ce choix, mais c'est la raison profonde de notre proposition. C'était d'autant plus important que le texte fut une grande surprise, autant que je puisse m'en souvenir, pour le président du CRIF, Maître Henri Hajdenberg. Celui-ci rédigea lui-même la réponse qu'il lut à Drancy et, avec délicatesse, il me demanda de l'examiner avec lui.

  Toujours à l'initiative du Cardinal et en accord avec Mgr Billé, fut organisée, dès juillet, une conférence de presse, au secrétariat général de l'épiscopat, pour présenter ce projet en présence du Président de la Fédération protestante de France, le Pasteur Jean Tartier et de Maître Hajdenberg, président du CRIF. Il fut précisé à cette occasion que cette démarche portait essentiellement sur le silence de l'Assemblée officielle des Cardinaux et Archevêques de France durant la période qui allait de 1940 à 1942, c'est-à-dire pendant la période où le régime de Vichy prenait les mesures législatives les plus graves. Il n'était évidement pas question de mettre en doute l'action des six Évêques de France qui, à partir d'août 1942, intervinrent pour protéger les Juifs, ni d'ignorer l'action de nombreux Chrétiens qui accueillirent des Juifs pour les sauver, ou organisèrent des réseaux de défense pendant la guerre.

  Quant au déroulement de la cérémonie, il fut décidé qu'elle s'inspirerait du texte de Matthieu 5, 23 très proche d'ailleurs de la pensée juive à propos de Kippour. Il dit, en effet : « quand donc tu vas présenter ton offrande à l'autel, si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande et va d'abord te réconcilier avec ton frère ». C'est en fait ce qui a guidé toute la cérémonie puisque la lecture de la déclaration de repentance eut lieu sur le site même du camp, devant les anciens bâtiments proches du rail et du wagon ; et ensuite, pour ceux qui le voulaient — et je sais que beaucoup de Juifs y vinrent —, il y eut un temps de prière dans l'église la plus proche. L'événement, comme je l'ai dit plus haut, eut un très grand retentissement. Il rassembla une foule nombreuse. C'est à Mgr de Berranger que l'on confia la tâche de la lecture de la déclaration parce que le camp de Drancy se trouvait sur son diocèse. La cérémonie fut bouleversante. Parmi les images qui restent, l'une demeure particulièrement forte et fut souvent reproduite. Le Grand Rabbin de France donna l'accolade au Cardinal. Je crois personnellement pouvoir dire que la démarche de repentance marqua un tournant, sinon officiel, du moins profond dans la reconnaissance réciproque et dans la possibilité de relations nouvelles entre le Cardinal et la Communauté juive.

  Quelque temps plus tard, le Cardinal et plusieurs autres Évêques furent invités à la cérémonie commémorative de la Shoah au Mémorial Juif. Au cours de cette cérémonie, on procéda à l'allumage des six bougies en souvenir des six millions de morts. Le Grand Rabbin de France demanda au Cardinal d'allumer la sixième bougie, et le Cardinal me confia qu'il lui avait dit, silencieusement : « vous êtes toujours des nôtres ».[1]

  Douze années plus tard, le CRIF a voulu commémorer cette repentance en honorant Mgr de Berranger. Voici ce que rapporte l’agence de presse, Zenit :

Hommage à Mgr Olivier de Berranger

Porte-voix de la Déclaration de « repentance » des évêques de France

  ROME, Dimanche 22 novembre 2009 (ZENIT.org) - La communauté juive de France a rendu hommage à Mgr Olivier de Berranger, Porte-voix de la Déclaration de « repentance » des évêques de France.

  C'est à l'initiative de Sammy Ghozlan, président du Conseil des Communautés Juives de Saint-Denis et délégué départemental du Conseil représentatif des Juifs de France (CRIF), que le CRIF et le CCJ 93 ont rendu hommage le 19 novembre, à Drancy, à cette « voix juste » qui a « rompu le silence fautif et entraîné dans son sillon un mouvement plus engagé encore dans le chemin du rapprochement entre Juifs et Catholiques ».

  Mgr Olivier de Berranger a en effet prononcé, à Drancy, le 30 septembre 1997, dans le cadre de la « Déclaration de repentance » des évêques de France, ces paroles qui « ont retenti au cœur de la communauté juive organisée, représentée par le CRIF et son président de l'époque, Henri Hajdenberg » : « Sur le terreau de l'antijudaïsme a fleuri la plante vénéneuse de la haine des Juifs. De là un lourd héritage aux conséquences difficiles à effacer jusqu'en notre siècle. De là des plaies toujours vives ».

  L'évêque émérite de Saint Denis affirme qu'il n'a été qu'une voix pour dire les mots de l'auteur, le cardinal Jean-Marie Lustiger, alors archevêque de Paris, souligne le CRIF.

  Plus de 120 personnes ont tenu à rendre un témoignage de reconnaissance à Mgr Olivier de Berranger qui a renoncé à la charge pastorale du diocèse de Saint-Denis pour rejoindre sa communauté du Prado, depuis le 24 janvier dernier.

  Parmi ces personnalités, le CRIF mentionne le député maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde, le Grand Rabbin du Consistoire central, René-Samuel Sirat, le Grand rabbin de Paris, David Messas, Mgr Jérôme Beau, représentant l'archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois, président de la conférence des évêques de France, et Mgr Maurice Gardes évêque d'Auch ; Mgr Jean-Pierre Batut, représentant du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et Primat des Gaules ; Mgr Antoine Hérouard, secrétaire général de la conférence des évêques de France ; Mgr Pascal Delannoy, évêque de Saint-Denis, successeur de Mgr de Berranger mais aussi le Père Jean Dujardin, qui a tant œuvré pour un renouveau du dialogue entre Juifs et Catholiques.

  De nombreux acteurs du dialogue, des militants associatifs et des élus locaux figuraient aussi parmi les participants. On a ainsi remarqué, précise la même source, la présence d'Yvette Lévy, déportée survivante d'Auschwitz, d'Olivier Poupard, nouveau conseiller pour les affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères, du professeur Raphaël Drai, de Mireille Hadas-Lebel, membre du comité directeur du CRIF et de la commission des relations avec le monde Chrétien et de Haïm Musicant directeur général du CRIF.

  Mgr de Berranger s'est réjoui, dans son allocution, de la fraternité des relations entre Juifs et Catholiques tout en évoquant les tensions des siècles « passés à se mépriser » et regrettant « l'influence encore perceptible de certaines réminiscences maurassiennes ».

  L'orientation prise, en 1947, par les rédacteurs de la « déclaration de Seelisberg » sous l'influence de Jules Isaac a ouvert la voie à « un enseignement de l'estime » lavé des « malédictions scripturaires » et elle a inspiré le Concile Vatican II, souligne le CRIF.

  Récemment, le Conseil International des Chrétiens et des Juifs s'est réuni à Berlin pour réaffirmer son engagement à travers 12 points adressé aux communautés chrétiennes et juives mais aussi à toutes les autres.

  Cet appel invite à une « lecture toujours plus autocritique des textes fondateurs des traditions respectives pour poursuivre ce processus enclenché après la Shoah d'un apprentissage continu de redéfinition ». L'inscription dans le temps d'une « nouvelle relation » entre chrétiens et juifs est un « défi » relevé par les hommes et les femmes de bonne volonté engagés « pour la vérité historique » et appuyé par la République, ainsi que l'a remarqué le maire de Drancy en remerciant Mgr de Berranger pour avoir marqué d'une pierre blanche « l'histoire de la ville, du département, de la nation. »

  Le président du CRIF, Richard Prasquier, a souligné l'importance de la déclaration de repentance des évêques de France qui a « mis en lumière le rôle, non pas des individus, mais des institutions », donnant ainsi un écho spirituel aux mots prononcés par le Président Jacques Chirac en 1995. Il a dit son sentiment de fierté pour l'Église de France d'aujourd'hui, et ses penseurs d'hier - mais si fortement présents -, Charles Péguy et Jacques Maritain.

  Sammy Ghozlan a rappelé les relations d'amitié profonde qu'il a entretenues avec Mgr Olivier de Berranger qui a occupé le siège épiscopal de Saint-Denis de 1996 à 2009.

  Le 17 mars prochain, la Revue d'Histoire de la Shoah dirigée par Georges Bensoussan publiera un numéro sur le thème : « Catholiques et Protestants français après la Shoah » avec notamment une contribution de Mgr de Berranger et du Père Jean Dujardin.[2]

  Le site internet de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France publie le discours de Mgr de Berranger, lors de cette soirée. Tous les lieux communs habituels sont présents. Références à la conférence de Seelisberg, à Jules Isaac et son livre Jésus et Israël,[3] aux ”frères ainés”... Plus intéressant est sa citation des douze points de Berlin qui, comme on le constate, commencent à être diffusés et implémentés : la « nécessité de promouvoir l’amitié et la coopération entre les religions ainsi que la justice sociale dans une société globalisée ». Mgr de Berranger se défend de tout syncrétisme dans son action. Lui qui se félicite de ses bons rapports avec les communautés juives et musulmanes, où pouvons-nous lire ses sermons, homélies, discours, allocutions, ..., appelant à la conversion de ces communautés d’infidèles  à la religion catholique, la seule qui possède les paroles de la vie éternelle ? Au lieu de cela, on le voit s’enthousiasmer pour la visite d’une synagogue ou souhaiter une bonne fête de l’Aïd-el-Fitr aux musulmans[4]...

Discours de Mgr de Berranger à Drancy – Novembre 2009 

Je vous remercie de tout cœur. M. Sammy GHOZLAN, président du CCJ 93, pour l’initiative de cette soirée, prise dès mon départ du département le 24 janvier dernier, alors que vous célébriez le Shabbat. Nous avons toujours eu des rapports confiants, ce qui nous a permis d’agir ensemble à maintes occasions que vous venez de rappeler. Merci à vous également, M. Richard PRASQUIER, président du CRIF, qui avez voulu donner à cette rencontre une dimension nationale et historique, en mémoire du 30 septembre 1997, date de la Déclaration de Repentance que j’ai eu l’honneur de lire ici, à Drancy, au nom des Évêques de France. Merci à vous, M. le Député-maire, qui êtes notre hôte à tous, comme vous le fûtes, peu après votre élection, au moment où nous étions tous rassemblés avec les Associations musulmanes au moment où les préparatifs de guerre en Irak se confirmaient. Nous avions dit alors : « Quoi qu’il arrive au Moyen-Orient, ici, en Seine-Saint-Denis, nous ne nous ferons jamais la guerre ».

  Chers amis, je vous remercie tous très cordialement pour votre présence.

  Vous avez donc voulu évoquer la Déclaration de Repentance des Évêques de France. Ce fut un événement considérable. Comme je l’écris dans un article à paraître dans la prochaine livraison de la Revue d’Histoire de la Shoah, « je ne suis que la voix qui a lu cette déclaration devant le Mémorial de la Shoah dressé place de la Muette, face à l’un des seize camps d’internement, où, durant la Seconde Guerre mondiale, étaient regroupés les Juifs, citoyens français, avant d’être envoyés à Auschwitz et autres lieux de mort. » Vous avez rappelé, M. PRASQUIER, l’antisémitisme qui rongeait de larges franges des milieux catholiques au 19ème siècle, avec Drumont et l’affaire Dreyfus, puis les salutaires réactions de Péguy et Maritain, ainsi que la « résistance spirituelle » des Cahiers du Témoignage Chrétien. Nous avons à rester vigilants aujourd’hui, car hélas Maurras n’est pas mort. Il faudrait cependant remonter encore plus haut, jusqu’à la fracture des origines au premier siècle de notre ère. Mais la Déclaration de 1997, comme acte de purification de la mémoire, se situe plus directement dans le sillage de la Conférence de Seelisberg, en Suisse, cinquante ans plus tôt, du 30 juillet au 1er août 1947, où furent adoptés 10 orientations pour le dialogue par 65 juifs et chrétiens (il n’y avait pas que des catholiques), grâce en particulier à l’interpellation préalable de Jules ISAAC dans son ouvrage célèbre, Jésus et Israël.

  J’ai signé, parmi d’autres, la déclaration de Drancy, certes, mais je n’en suis pas l’auteur. L’histoire rendra à chacun ce qui lui revient. C’est le cardinal Jean-Marie LUSTIGER, né Aaron, qui en eut l’initiative de bout en bout, et ses rédacteurs sont les historiens François et Renée BEDARIDA, avec le père Jean DUJARDIN, alors Secrétaire du Comité épiscopal pour les relations avec le Judaïsme, qui nous fait la joie de sa présence ce soir.

  La déclaration de Drancy fut une pierre blanche dans le dialogue bimillénaire entre juifs et chrétiens, avec ses faces d’ombre tragique et de lumière. Ce dialogue se poursuit. Il me plaît de souligner que, du 5 au 9 juillet dernier, le Conseil International des Chrétiens et Juifs, réuni à Berlin, a non seulement fait mémoire de Seelisberg, mais, plus de soixante ans après cet événement, a parlé pour aujourd’hui d’un « temps de réengagement » en publiant, à l’adresse des communautés juives et chrétiennes à travers le monde « les Douze Points de Berlin », où se trouve notamment mise en évidence la « nécessité de promouvoir l’amitié et la coopération entre les religions ainsi que la justice sociale dans une société globalisée », dont la Seine-Saint-Denis est un lieu emblématique.

  Avant de revenir à la Seine-Saint-Denis, qui fut pendant 12 ans mon arc-en-ciel, je me souviens avec reconnaissance de toutes ces portes qui me furent personnellement ouvertes après la déclaration de repentance. Par souci de brièveté, je n’en évoquerai que deux :

  Invité à Paris pour une réunion de travail entre médecins juifs, j’y entendis l’orateur dire que le danger actuel dans notre société résidait dans l’oubli de l’humanité de l’homme dès avant sa naissance. « On veut un enfant, osa-t-il, comme on va acheter un pot de peinture au supermarché. » Nous n’étions pas alors dans les débats actuels sur la révision des lois en bioéthique ou le diagnostic préimplantatoire. Mais je m’étais senti en parfaite consonance avec cette affirmation éthique d’un médecin juif devant ses confrères, comme je le fus en 2004 lorsque j’accompagnais le cardinal LUSTIGER et M. Israël SINGER auprès des autorités rabbiniques de New-York. Tant il est vrai que c’est dans le Bereshit, le Livre de la Genèse, que nous trouvons notre source commune du respect pour toute personne créée à l’image et à la ressemblance du Créateur.

  L’autre « porte ouverte », ce fut l’ouvrage à trois que nous avons publié en 2007, M. le Grand Rabbin René-Samuel SIRAT, mon ami ici présent, et M. Youssef SEDDIK : Juifs, chrétiens, musulmans, lectures qui rassemblent, lectures qui séparent. Durant près de deux ans de préparation, nous avons travaillé dans la confiance mutuelle, sans jamais tomber dans je ne sais quel syncrétisme ou confusion des langages. Et les débats qui ont suivi dans plusieurs villes de France nous ont confirmés dans l’exigence de la rigueur pour tout débat qui soit au service de la vérité et de la fraternité sociale.

  J’en viens maintenant à quelques flashes de nos relations mutuelles en Seine-Saint-Denis. Le premier au début de mon ministère dans ce département, le second à la fin, mais il y en aurait tant d’autres à raconter, avec le Service diocésain des relations avec le Judaïsme et le Groupe des religions pour la Paix, que je remercie pour leur action.

  Je suis devenu évêque pour le diocèse de Saint-Denis le 19 octobre 1996. Et dès les premiers mois de 1997, comme le fait aujourd’hui mon successeur, Mgr Pascal DELANNOY, donc avant « Drancy » et sans que je sache alors que j’aurais à y prendre la parole…je fus invité à visiter la synagogue de Neuilly-sur-Marne. Quelle ne fut pas mon émotion d’y découvrir, avec le responsable communautaire qui me guidait, l’Aron haKodesh, l’arche sacré où l’on peut voir les rouleaux de la Tora. C’est de cet instant que je réalisais de manière existentielle, bien tardivement je le confesse, que les Juifs, nos « frères aînés », comme l’avait dit Jean-Paul II dans la synagogue de Rome, n’étaient pas seulement dans les Écritures, mais qu’ils vivaient, luttaient, souffraient, réfléchissaient, priaient là, à nos côtés, que nous étions contemporains, voisins, que l’inspiration qui nous anime pouvait être parfois différente, mais qu’elle n’en avait pas moins une première source commune, à laquelle Jésus, jeune juif, puisa dans la synagogue de Nazareth.

  C’est aussi dès cet instant que je n’eus de cesse d’encourager le SDRJ et toute notre église locale à favoriser la formation des jeunes et les rencontres entre croyants pour qu’ils apprennent à aimer leurs sources propres et à respecter infiniment la foi des autres. Et à la fin, c’est-à-dire l’an passé, je n’oublierai jamais comment, avec M. le Grand Rabbin SIRAT et M. SEDDIK, nous avions été invités, grâce à Mme Aline NABETH, présente ce soir, à la Fraternelle Israélite de Montreuil-sous-Bois. Une grève des transports avait considérablement retardé M. SIRAT et finalement empêché de venir M. SEDDIK, de sorte que, pendant une heure, je fus seul avec l’assemblée…Mais je garde le souvenir d’un authentique dialogue dans l’estime et l’amitié. Ce dialogue se poursuit, il se poursuivra, à Montreuil et partout, j’en suis convaincu.

                                                                              +Olivier de Berranger,

                                                                              évêque émérite de Saint-Denis

Contact : contact.serviam@gmail.com

Aucun copyright.



[1] Père Jean Dujardin, Le Cardinal Lustiger et l’évolution de l’Église catholique. (Revue Sens, 2-2008). Pages 94-98.

[2] http://zenit.org/article-22732?l=french

[3] Voici un résumé des thèses de Jules Isaac dans son livre Jésus et Israël, par Léon de Poncins :

”En d’autres termes selon Jules Isaac, les Évangélistes furent des menteurs, St Jean Chrysostome, un théologien délirant et un pamphlétaire grossier, St Augustin emploie son esprit acéré et subtil à falsifier les faits, St Grégoire le Grand inventa "le formidable thème du "peuple charnel" qui a déchaîné la sauvagerie de la Bête contre les juifs à travers l’Histoire", et St Agobard le célèbre primat des Gaules " hurla sur les toits à des troupeaux de fidèles un enseignement qui conduit aux conséquences les plus odieuses, au crime de génocide, aux assassinats de masse et à de monstrueux pogroms ". ”

http://uuurgh.net/SURLETALMUD/contreleglise/PONCINSVati.pdf

[4] Le Parisien - Mardi 25 novembre 2003

Comme l'an dernier, le diocèse a fait imprimer des milliers de cartes de vœux, signées de l'évêque de Saint-Denis, Mgr Olivier de Berranger, qui ont été distribuées dans les paroisses du département. Les fidèles catholiques sont invités à les offrir à leurs voisins musulmans, à l'occasion de l'Aïd-el-Fitr, qui clôture ce soir le mois du ramadan. « Dans nos quartiers et dans nos cités, nous voulons vivre en bonne relation les uns avec les autres, dans le respect de nos traditions religieuses. A l'occasion de la fin de votre ramadan, nous sommes donc heureux de vous souhaiter une bonne fête de l'Aïd-el-Fitr », peut-on lire sur la carte côté face. Côté pile, le texte est traduit en arabe, accompagné du dessin d'une colombe portant un rameau d'olivier. Pour les enfants, une petite BD a été dessinée sur un marque-page tout en couleurs. « Chez Mousse, c'est la fin du ramadan, y a la fête », dit une petite fille, une croix autour du cou. « Hé oui, c'est l'Aïd », répond un garçon à lunettes.