SERVIAM 

Lettre d’informations sur les relations entre l’église conciliaire et le judaïsme.                                                           

Enfin il leur envoya son fils, en disant, ils respecteront mon fils. Mais quand les vignerons virent le fils, ils se dirent entre eux : Voici l’héritier; venez, tuons-le et nous aurons son héritage.(S. Matthieu, Chap. XXI, 37-38)


 Numéro 8                                          Parution irrégulière                                   16 Décembre 2008

Un Cardinal à la Yeshiva

  En novembre 2007, une série de conférences fut organisée par l’Amitié judéo-chrétienne de France pour honorer la mémoire du cardinal Lustiger. Le titre général était : ”Hommage: Jean-Marie Lustiger, un acteur majeur de la repentance”. Le chef d’orchestre de cet hommage était le Père Jean Dujardin[1], figure historique du dialogue entre chrétiens et juifs. Voici en détail le programme :

  Ces conférences sont disponibles en version audio-vidéo sur le site d’Akadem, le campus numérique juif : www.akadem.org

  Nous nous intéresserons ici seulement à la conférence prononcée par le Père Patrick Desbois bien que les autres conférences mériteraient aussi quelques développements. [2]

  Quelques mots sur le Père Patrick Desbois selon le site Akadem :

Le Père Patrick Desbois est historien. Il mène d'importantes recherches en Ukraine pour mettre au jour les dépouilles des victimes du nazisme.

Formé par Charles Favre, psychiatre spécialisé dans la psychologie des foules et la lutte contre l'antisémitisme, il devient secrétaire du Cardinal Decourtray pour les relations avec les juifs.

Il est chargé des relations avec Israël au sein de l'Amitié judéo-chrétienne de France. Le B'Nai B'rith France lui a décerné le prix des Droits de l'Homme en 2006.

Le grand rabbin Sitruk et le Père Desbois[3]

Le grand rabbin Sitruk et le Père Desbois.

  Voici quelques informations supplémentaires le concernant :

  Il est ordonné prêtre en 1986, ayant effectué son séminaire à Lyon. En 1992, il devient secrétaire du cardinal Albert Decourtray pour les relations avec les communautés juives, et en 1999 il est nommé secrétaire du Comité épiscopal des évêques de France pour les relations avec le judaïsme.

  En 2004, il a créé l'association Yahad-In Unum[4] dont il est aussi le président. La tâche de Yahad–In Unum est de rassembler plus d'informations sur l'assassinat de masse des Juifs en Ukraine. Les autres fondateurs de l'association sont les cardinaux Jean-Marie Lustiger, Philippe Barbarin et Jean-Pierre Ricard et le rabbin Israel Singer et Serge Cwajgenbaum, du Congrès juif mondial.

  Le 1er mai 2007, l'American Jewish Committee lui a remis son « Prix Jan Karski » pour ses « efforts à identifier les fosses communes des victimes juives de la Shoah » et « son engagement à approfondir la compréhension entre Chrétiens et Juifs ». Le 12 juin 2008, le Père Patrick Desbois a été fait Chevalier de la Légion d'honneur par Nicolas Sarkozy. Cette nouvelle distinction lui a été attribuée pour ses recherches sur la Shoah.

  Le Père Desbois était également présent lors des voyages du Cardinal Lustiger dans les yechivot à New-York. Il nous livre donc son témoignage sur ces voyages, l’action du Cardinal Lustiger au milieu des rabbins, ...

  Nous ne pensons pas nécessaire de commenter la conférence du Père Desbois. Celle-ci se suffira à elle-même. Ajoutons seulement qu’à la lecture de cette conférence, on conclura aisément que le Cardinal Lustiger et ses comparses (de Roncalli-Jean XXIII, en passant par le Cardinal Béa, Montini-Paul VI, Wojtyla-Jean-Paul IIRatzinger-Benoît XVI, Walter Kasper, André Vingt-Trois, ...) sont les antithèses d’un Saint Vincent Ferrier ou d’un Saint Laurent de Brindes[5].

Nous avons volontairement conservé le style oral de cette conférence.

Père Desbois

Un cardinal à la yeshiva

  Le cardinal me disait : ”Est-ce qu’il faut que je garde ma croix ou pas ? ” Le temps qu’il avait dit ca, le rabbin M. était déjà dans la salle d’entrée et lui saute au cou pour l’embrasser donc la question était résolue. Alors le rabbin s’assied et lui dit ”Monsieur le cardinal, voyez, vous savez ce que nous faisons”, alors le Cardinal lui dit ”oui”. Il lui dit : ”J’aimerais bien que l’Eglise catholique déclare au plus haut niveau que nous ce que nous faisons pour les corps est une mitzvah[6] aux yeux de l’Eglise catholique.” Je vois le cardinal dont les sourcils s’élèvent et qui ne sait pas quoi dire et qui répond pour toute réponse : ”Vous savez mes parents étaient du Bund.” Alors la rencontre s’en suit très sympathique mais le cardinal était fort inquiet de ce qui allait en sortir et il me dit : ”Si tu pouvais raccompagner le rabbin sur le trottoir pour savoir ce qu’il en a compris.” La rabbin était sur le trottoir avec son aide et il lui disait : ”Tu sais quoi ? Son père était du Bund”.

  Mais ce n’est pas rien parce que cela veut dire que lorsque le cardinal initie des rencontres avec les yechivot orthodoxes, ce n’est pas un retour à une attitude familiale, c’est l’inverse, c’est l’entrée en relation avec tout un univers qui pour lui – il savait très bien que cela ne représentait pas toutes les orientations du judaïsme puisque l’on visitait aussi les lieux du judaïsme libéral et l’une des maisons-mères du judaïsme conservatif – et c’est rencontre était pour le moins curieuse. La première fois tout simplement, il fallait répéter les rencontres avant. On se rendait dans chaque yeshivah[7] avant et chaque yeshivah expliquait ce que les cardinaux pouvaient faire ou pas faire. Donc si ils pouvaient entrer là, pas entrer là, si ils devaient garder leurs croix, enlever leurs croix, etc, où est-ce qu’ils allaient s’asseoir. On voyait bien que c’était deux univers qui ne s’étaient jamais rencontrés.  La première vraie rencontre qui a duré longtemps et qui comportait deux moments, un moment de réflexion ensemble et puis des visites dans les yechivot portait sur un thème qui est le suivant : quel est le premier des commandements pour les religieux aujourd’hui dans le monde ?  Et chacun s’exprimait séparément, chaque rabbin s’exprimait selon sa tradition et selon aussi sa personnalité et chaque archevêque ou cardinal s’exprimait aussi sa personnalité et sa propre sensibilité. Imaginez aborder une rencontre comme cela où d’un côté les gens étaient plutôt habillés en rouge et de l’autre côté plutôt en noir et où on s’exprimait sur une question qui finalement est à l’origine de notre rencontre.

  Un autre point que je voudrais développer, c’est la passion que le Cardinal Lustiger ainsi que les autres archevêques ont eu à rencontrer la yeshivah université. Ils rencontraient une université qui était à la fois une yeshiva et à la fois donnait des diplômes universitaires dans les sciences modernes. Et je me rappelle les débats qu’ils ont eus entre les directions de l’université ainsi que les archevêques de tous pays qui se disaient ”voilà nous les questions que nous avons pour former les notres et vous quelles questions avez-vous pour former les votres ?” Ce qui fait que l’échange était plutôt un échange d’un coté pastoral du côté des archevêques et de l’autre côté d’une organisation, d’une vie de la foi et d’une formation intellectuelle chez les jeunes, de l’autre côté, dans le judaïsme. Et les gens croyaient que les archevêques et les rabbins parlaient théologie. En fait, ils s’aidaient mutuellement par la facon dont ils affrontaient la question de l’enseignement des jeunes et de la transmission d’une identité et d’un rapport positif à la modernité. Donc c’était l’une des clés de cette réussite. Je dirais que cela a donné la marque permanente à ces rencontres : Comment transmettre aux jeunes l’identité chrétienne pour les chrétiens, l’identité juive pour les juifs, et en même temps, un enracinement confortable et croyant dans la modernité.

  Un autre point que je voudrais soulever, c’est qu’un jour, il a pris l’idée d’inviter principalement des cardinaux et archevêques africains et asiatiques. Ce qui fait que les gens venaient d’Angola, du Zaïre , du Bénin, de la Corée, du Vietnam, de l’Inde, ... Il y avait des personnalités importantes. Il y avait le Cardinal Diaz, le Cardinal de Yaoundé et ces gens pour la plupart n’avaient jamais vu de juif.  Je me rappelle d’un évêque coréen : ”J’ai tout le temps entendu parler des juifs dans la Bible” et il dit à un rabbin : ”Vous êtes mon premier juif”.  Ce qui apparaissait clairement aussi, c’est que les archevêques expliquaient toutes les tendances d’enracinement dans la Tradition catholique des traditions du pays concernés. En même temps apparaissait très clairement la difficulté d’articulation entre une théologie naturelle et un sens de la révélation donnée par l’Ecriture et par la tradition juive.  Donc cela a donné des débats de très haut niveau et les rabbins eux-mêmes découvraient une partie de l’Eglise qu’ils ne connaissaient pas du tout et qui leur était très lointaine et réciproquement.

  Un autre point, c’est qu’il a toujours vécu ce qu’il appelait ces retrouvailles, non pas comme une nouveauté sociologique mais comme quelque chose qui avait rapport avec les mystère du plan de Dieu aujourd’hui.  Il voyait, par exemple quand les réunions fonctionnaient et que ca se passait bien, il sortait en disant ”tiens, les ordinateurs du Bon Dieu continue de fonctionner”.  Mais sous des petites phrases comme cela, cela en disait long sur la perception intérieure qui habitait des relations qui pouvaient paraître formelles.

Enfin, dernier point, lors de la dernière rencontre, ce qui a le plus marqué les uns et les autres, c’est que dans toutes les yechivot où nous allions, au lieu de les visiter, il avait été prévu que les archevêques s’assoient à la table des étudiants pour étudier ensemble des textes de la tradition juive.  Donc évidemment, cela paraît simple maintenant. Mais si vous réfléchissez. Vingt ou vingt-cinq archevêques de grande ville arrivant dans  une salle très bruyante à laquelle ils ne sont pas habitués et les places étaient préparés, le texte était préparé. Le texte portait sur cette question : ”Pourquoi prier trois fois par jour ?”Et c’était un texte de la tradition juive, ce n’était pas un texte du Bréviaire. Chacun s’asseyait en face d’un étudiant et a parlé quand même pendant plus d’une heure sur cette question. Et à la grande surprise, le rabbin très orthodoxe qui menait cette communauté a dit : ”exceptionnellement, une fois que vous aurez assez travaillé, vous poserez vos questions, et moi et le Cardinal Lustiger, nous vous répondrons”.  Ce qui fait que cela donnait une tonalité où on était bien au-delà des conventions, bien au-delà d’un rapprochement mais d’une réelle étude ensemble qui dépassait considérablement un rapprochement sociologique.

Enfin, dernier point mais considérable, ce sont ces discussions avec les autorités juives à New-York sur les conditions d’une relation avec l’orthodoxie.  Je me souviens toujours de ce rabbin qui a ramené un jour au Cardinal Lustiger tous les textes que Soloveitchik[8] avait fait pendant le concile Vatican II et qui ciselait les conditions du rapport. C’est-à-dire, c’était des textes qui étaient produits pendant le Concile, que l’Eglise connaissait pas ou peu, qui avaient été édités – ce n’était pas des textes secrets mais ce n’était pas non plus des textes externes – et qui finalement donnaient l’ensemble des précautions que l’orthodoxie devait garder au fur et à mesure que l’Eglise avancait. Et ces précautions étaient peu connues, j’en donnerai deux :  l’une d’elles était : ne jamais discuter de dogme à dogme. Une autre : nous pouvons nous unir dans des projets sociologiques à conditions qu’ils soient ancrés dans le nom du Mont Sinaï du côté juifs et dans les autres....

  Nous avons travaillé tous ces points et je dirais que le Cardinal Lustiger quelques mois avant son départ a voulu retourner à New-York. Voyage très fatigant, il y est retourné tout seul. Il ne pouvait plus marcher tellement et donc il s’est installé – c’est un peu surréel – dans une paroisse au nord de New-York et cette fois-ci c’était l’inverse : ce sont les rabbins qui défilaient. Donc les rabbins qui le connaissaient, de ces yeshivot, sont venus les uns après les autres continuer ce dialogue. Je peux vous dire que la sacristine de la paroisse, la première fois qu’elle ouvrit la porte, fut un peu surprise et croyait à une erreur d’adresse. Mais après, ne comprenant pas bien ce qui se passait mais disant ”puisqu’il vient plusieurs rabbins par jour, c’est comme cela que ca se passe”.

  Je dirais aussi l’extrême sensibilité qu’avait le Cardinal qui par exemple avait bien tenu à recevoir ces rabbins dans une salle de la paroisse où il n’y avait pas de représentation. Cela peut paraître rien mais c’est le genre de délicatesse qui signifiait que l’on n’était pas entré dans une confusion mais dans un respect des différences, on n’était pas dans un rapprochement mais dans une relation très différenciée.

  Enfin, il me semble pouvoir dire qu’il disait toujours : ”Je suis assez âgé maintenant, je ne travaille plus pour dans un mois, mais pour dans dix ans, pour dans vingt ans.”

En supplément, nous joignons un panorama sur les visites du Cardinal Lustiger dans les yeshivot de New-York.

Contact : contact.serviam@gmail.com

Aucun copyright.



[1] Le père Jean Dujardin, prêtre de l'Oratoire, a étudié la philosophie, la théologie et l'histoire. Secrétaire du Comité épiscopal français pour les relations avec le judaïsme de 1987 à 1999, il est aujourd'hui expert auprès de ce comité. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur le judaïsme. Le Père Dujardin fut le principal rédacteur du texte de la repentance des Evêques de France prononcée à Drancy en 1997. Pour cerner encore davantage la personnalité du Père Dujardin, lire son texte sur Yom-Kippour :

http://cdo-lyon.cef.fr/IMG/doc/Yom_Kippour_jounree_d_eveil_2007_.doc

[2]Adresse des conférences prononcées lors de l’hommage au Cardinal Lustiger organisé par l’Amitié Judéo-Chrétienne de France.  http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/7/2/module_3375.php

[3] Sur le site ”Les amis du Grand Rabbin Joseph Haïm Sitruk” http://www.lesamisdugrandrabbin.com/ , on peut lire le passage suivant :

COMMUNIQUE Paris le 8 avril 2008 Le Grand Rabbin de France Joseph SITRUK a reçu le Père Patrick DESBOIS pour le remercier au nom de la communauté juive de France et plus généralement du peuple juif dans son entier : pour son action inlassable dans la recherche des crimes commis pendant la shoah en Ukraine , pour que la vérité soit connue et d’autre part pour le soin que le Père DESBOIS prend à ce que la loi juive soit respectée ; en l’occurrence pour que les restes de nos frères fusillés ne soient pas déterrés et livrés à la cupidité des hommes. Le Père DESBOIS est un homme, qui fait honneur à l’Eglise, à l’égard de qui j’éprouve une profonde et sincère reconnaissance.

[4] http://www.yahadinunum.org/

[5] Saint Laurent de Brindes (1559-1619), béatifié par Pie VI et canonisé par Léon XIII. Dans l’Histoire Universelle de l’Eglise Catholique de l’abbé Rohrbacher, on peut lire : ”Clément XVIII, informé sa vertu et de ses succès dans la chaire, le fit venir à Rome pour travailler à la conversion des Juifs, oeuvre qu’il avait fortement à coeur, et dont il s’occupait avec zèle depuis longtemps. Il y a un proverbe , que le paradis des Juifs sur la terre, c’est Rome. (...) Clément VIII ayant donc communiqué au père Laurent son dessein pour la conversion des Juifs, le saint missionnaire s’y prépara par la prière, par la réflexion et en consultant des personnalités expérimentées. Sa première démarche fut de se concilier l’affection de ceux qui allaient devenir les objets de son zèle. Il leur montrait beaucoup d’égards dans ses entretiens, et en même temps la plus grande politesse. Il s’efforcait de les convaincre que nul autre motif que le désir de leur salut et l’espoir de le procurer n’avait pu l’engager à se charger d’une pareille mission. Lorsqu’il montait en chair, il portait avec lui une Bible hébraïque, d’où il tirait les textes qu’il traduisait ensuite en hébreu rabbinique et en italien. Il invitait alors les rabbins à examiner et à vérifier l’exactitude des citations et des traductions, et la justesse des conséquences qu’il tirait de ces passages. Nul mot offensant pour ses auditeurs ne lui échappa jamais. Ses instructions, entremêlées de petits épisodes, qui tout à la fois plaisaient et soutenaient l’attention, se terminaient d’ordinaire par une exhortation vive et affectueuse, et elles produisirent beaucoup de conversions.” (Tome XXV, pages 137-138, 3ième Edition, 1859)  Quelle condamnation de l’église conciliaire et de ses ”papes” !!!

[6] Mitzvah (Hébreu : מצווה, ; pluriel, mitzvot) signifie prescription (de צוה, tzavah, "commander"). Il s'agit d'une occurrence particulière au Judaïsme pour désigner soit les prescriptions contenues dans la Torah, dont la tradition rabbinique estime le nombre à 613, soit la Loi juive elle-même.Ces prescriptions étant essentiellement (mais pas seulement) d'ordre éthique ou moral, le terme mitzvah en est venu à désigner un acte de bonté humaine, comme la tsedaka, la visite aux malades ou l'enterrement d'une personne inconnue. Selon les enseignements du judaïsme, toute loi morale est issue ou dérivée des commandements divins. (Source Wikipédia)

[7] Une yechivah, ou yeshivah (en hébreu: ישיבה, yechivot au pluriel) est un centre d'étude de la Torah et du Talmud  dans le judaïsme orthodoxe  .

[8] Kimelman dans un article intitulé ”Rabbis Joseph B. Soloveitchik and Abraham Joshua Heschel on Jewish Christian Relations” présente les rabbins Soloveitchik et Heschel comme les deux plus grands penseurs juifs des Etats-Unis dans les années 1940-1970. Nous reviendrons prochainement sur le rôle joué par le rabbin Heschel dans la rédaction de Nostra Aetate.